Désobéissance civile, mode d’emploi

Des faucheurs de chaises aux délinquants solidaires, en passant par la lutte anti-trump, la désobéissance civile est aujourd’hui dans l’air du temps. Coup de projecteur sur cette forme de résistance qui semble séduire de plus en plus de militants en raison de l’essoufflement des modes de contestation traditionnels.

« Il est des moments où la désobéissance civile est la seule voie possible pour des hommes et des femmes d’honneur. C’est le cas lorsque l’existence d’autres êtres humains est en jeu ». Dans une tribune publiée le 10 février dernier dans Libération, Didier Fassin, directeur d’études à l’EHESS, comparait les actes de désobéissance civile de Cédric Herrou et Pierre-Alain Mannoni, poursuivis pour avoir aidé les migrants, avec le refus d’obéir d’Aristide de Sousa Mendes dans les années 1940. Le consul du Portugal à Bordeaux fut destitué pour avoir bravé l’interdiction du dictateur portugais Salazar, en accueillant des dizaines de milliers de réfugiés qui tentaient d’échapper à l’armée allemande. Ces hommes ont agi « au nom des mêmes valeurs d’entraide et d’une certaine conception de l’humanité », ajoutait Didier Fassin.

Délinquants solidaires face aux délits de solidarité, faucheurs de chaises1 dénonçant la fraude fiscale,  déboulonneurs de pub contre l’envahissement publicitaire, faucheurs volontaires d’OGM, membres du Droit au Logement ou de Jeudi Noir mobilisés contre le mal-logement… Tous témoignent d’un regain d’intérêt pour la désobéissance civile en France. Inventée au milieu du XIXe siècle par l’Américain Henry David Thoreau qui refusa de payer ses impôts pour protester contre l’esclavagisme et la guerre au Mexique, ce mode d’action continue à susciter le débat. Le philosophe John Rawls propose une définition qui a le mérite de faire consensus : « Un acte public, non-violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener à un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. » Et d’ajouter un élément primordial : « En agissant ainsi, on s’adresse au sens de la justice de la majorité de la communauté ».

Ce dernier point de la définition permet de différencier les « désobéisseurs » des objecteurs de conscience agissant au nom de principes moraux personnels. « Contrairement au délinquant qui désobéit à la loi dans son seul intérêt en se cachant car il n’est pas fier de son acte, le désobéissant ne se cache pas, il agit au nom de l’intérêt général, précise Xavier Renou, fondateur du collectif des Désobéissants. Il s’agit d’assumer publiquement les conséquences de ses actes, comme les faucheurs volontaires vont dans les champs d’OGM à visage découvert ».

Pour John Rawls, la désobéissance civile contribue au renforcement de nos démocraties, en cas d’injustice majeure ou quand tous les moyens légaux de protestation se sont révélés inefficaces. Recourir à ce mode d’action permettrait donc de « maintenir et renforcer des institutions justes », de protéger davantage les libertés des citoyens qui n’obéiraient plus aveuglément à une loi injuste. « Dans un régime démocratique, c’est la majorité qui décide, rappelle Xavier Renou. Donc, si la minorité considère que certaines lois sont injustes, elle n’a pas d’autre choix que de protester en attendant la prochaine élection. Or la démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité – qui peut parfois se transformer en dictature – mais le respect de la minorité ». Au cours de l’histoire, c’est bien la résistance de minorités qui permit d’arracher des libertés fondamentales : « Les droits démocratiques ne sont pas tombés du ciel. Le jour où les gens ont décidé de manifester, on les a arrêtés, mutilés, mis en prison, tués… Jusqu’au moment où ils ont fini par obtenir le droit de manifester. Même chose avec le droit de vote ou le droit de grève longtemps interdits ».

Photo : Marc Wathieu

Selon Xavier Renou, les citoyens doivent pouvoir s’opposer à une loi de manière illégale « quand les moyens légaux ne suffisent pas, à condition toutefois de rester dans la non-violence », qui fait partie de l’ADN de la désobéissance civile. C’est ce qui l’a rendue aussi efficace, de Gandhi à Martin Luther King, en passant par les paysans du Larzac. « Changer un système violent par la violence ne fonctionne pas sur la durée car la violence appelle la violence, souligne Nathalie Achard de Greenpeace. La force de la désobéissance civile, c’est de renvoyer le miroir de la violence en adoptant un comportement non-violent. Désobéir de manière pacifique permet d’instaurer le dialogue sur la durée, mais aussi de convaincre l’opinion publique ». L’Américaine Erica Chenoweth, professeure à l’Université de Denver qui s’est penchée sur l’efficacité des actions non-violentes de 1900 à 2006 2, montre que les campagnes non-violentes ont deux fois plus de chance de réussir que les insurrections armées. Cette tendance se serait accentuée depuis cinquante ans parce que la résistance civile est moins exigeante sur le plan physique, permettant à tout le monde de participer : personnes âgées, handicapées, femmes, enfants…

Mais si la désobéissance a aujourd’hui le vent en poupe en France, c’est aussi en raison de l’essoufflement, depuis une trentaine d’années, de notre répertoire contestataire conventionnel, estime Manuel Cervera-Marzal. Ce chercheur en sciences-politiques à l’EHESS rappelle que le vote contestataire est en déclin depuis la fin des années 1970 puisque « la moitié des classes populaires ne vote pas ». Le recours à la grève chute depuis 1975, le taux de syndicalisation est passé de 50 % à 8 % des salariés depuis 1945, et la manifestation a, selon Manuel Cervera-Marzal, « subi un processus d’institutionnalisation et de domestication » amoindrissant sa portée subversive et son efficacité politique. L’usure des modes d’action légaux couplée à une crise des institutions démocratiques ferait ainsi le jeu de la désobéissance civile : « L’oligarchie néolibérale confisque notre pouvoir démocratique, à l’image du « non » au projet de Traité constitutionnel européen en 2005 qui n’a pas été respecté. Quant au gouvernement français, il instrumentalise le terrorisme pour restreindre nos libertés fondamentales, observe Xavier Renou. Il ne faut pas s’étonner de voir de nombreuses personnes se tourner vers la désobéissance civile ».

Julien Moschetti

1 – Pour dénoncer l’évasion fiscale, des militant ont « réquisitionné » des chaises d’agences bancaires implantées dans des paradis fiscaux.

2 – Why Civil Resistance Works : The Strategic Logic of Nonviolent Conflict (2011).

Publié dans La Chronique d’Amnesty International en avril 2017.

 

Pour prolonger la lecture:

– L’impératif de désobéissance. Fondements philosophiques et stratégiques de la désobéissance civile

de Jean-Marie Muller (Le passager clandestin)

– Les Nouveaux Désobéissants : Citoyens Ou Hors-la-loi ? de Manuel Cervea-Marzal (Le Bord de l’eau)

– La désobéissance civile aux États-Unis et en France 1970-2014 de Marianne Debouzy (Presses Universitaires de Rennes)

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