Gays persécutés en Tchétchénie

Doctorant à l’École des hautes études en Sciences sociales et spécialiste des études de genre, Arthur Clech revient sur les persécutions et le harcèlement que subissent les homosexuels en Tchétchénie.

Que disent concrètement les témoignages des homosexuels persécutés en Tchétchénie ?

La première vague de rafles s’est déroulée de décembre 2016 à février 2017, la seconde de mars à mai 2017, quand les autorités commencent à libérer les victimes.[1] Les témoignages attestent d’emprisonnements, de tortures, d’humiliations ainsi que des assassinats. Igor Kotchetkov, de l’association Russian LGBT network, soupçonne les autorités tchétchènes de « crimes contre l’humanité » commis contre des centaines d’homosexuels. Je reconnais dans les témoignages que j’ai lus des mots qui relèvent d’un héritage soviétique. Ces victimes de persécutions emploient ainsi le terme de « gomoseksualism », dont l’usage prévalait en URSS où l’homosexualité, en plus d’être passible d’une peine de camps de travail depuis 1934, était considérée comme une maladie. Or, le terme plus neutre de « gomoseksual’nost’ » est en usage en Russie depuis les années 1990 et permet de ne pas reproduire la charge criminogène et pathologisante que véhicule le terme de « gomoseksualism ». L’article antisodomie a été abrogé en 1993 et l’homosexualité n’est plus considérée par le ministère de la santé russe comme une maladie mentale depuis 1999, même si sa « psychopathologisation », et l’amalgame avec la pédophilie, sont indirectement encouragés par la loi fédérale russe de 2013 qui interdit toute « propagande des relations non traditionnelles auprès des mineurs». Certains de ces hommes se perçoivent comme des malades. En outre, ils emploient rarement le terme de « gay » pour se définir, sauf pour relater comment les autorités les identifient.

Leur discours se façonne aussi en fonction d’un discours officiel, en particulier un discours nationaliste tchétchène qui puise dans des registres argumentatifs ethnicistes, voire eugénistes. Ce discours appréhende l’homosexualité comme une trahison du peuple tchétchène, tandis que la nation tchétchène se « régénère » après deux guerres. « Génétiquement », il est « impossible » pour des Tchétchènes d’être homosexuels, une affirmation qui s’oppose à la tolérance des Européens pour les « dégénérés » [2]. Les termes et les représentations ont une histoire : Maxime Gorki s’était déjà appuyé dans la presse soviétique sur cette représentation de l’Europe en proie, selon lui, à la décadence et à la dégénérescence (Izvestia et Pravda, 23 mai 1934). Il n’est donc guère étonnant que dans une interview récente, Vitali Milonov, le député à l’initiative de la première loi anti-gay à Saint- Pétersbourg, ait présenté récemment la Tchétchénie comme un modèle à suivre en matière de lutte contre l’homosexualité et… contre le sida. Pour asseoir son propos, le député homophobe s’est référé à une phrase reprise par Gorki, « exterminez les homosexuels, le fascisme disparaîtra », qui a servi de première justification idéologique pour la persécution des homosexuels en URSS.

Arthur Clech. Tous droits réservés.

Quelles sont les réactions des familles quand elles découvrent l’homosexualité de leurs proches ?

Il faut tout d’abord saisir la dimension politique de ces répressions. Les témoignages attestent qu’elles sont le fait des autorités tchétchènes. La république tchétchène de la Fédération de Russie constitue un État dans l’État, un régime totalitaire dont la nature répressive dépasse en violence celle du régime autoritaire de Moscou, dans lequel les organisations LGBTQI ont su s’adapter à un environnement hostile. La Tchétchénie est un régime totalitaire et ultra policier dont la nature répressive dépasse en violence celle du régime autoritaire de Moscou. La peur est son levier principal, la délation encouragée, la défiance de mise. L’État totalitaire enjoint systématiquement les familles à se retourner contre l’un de leurs membres.

Le risque d’opprobre a des répercussions réelles pour tous les membres d’une famille et du « clan ». Les hommes persécutés expriment de façon récurrente la crainte de « déshonorer » leur famille, ce qui veut dire aussi la compromettre dans les relations sociales desquelles elle dépend, aussi bien par exemple pour le mariage de frères ou de sœurs que pour la recherche d’emploi. Ainsi, ce sont les autorités qui dénoncent l’homosexualité d’une personne en convoquant les hommes d’une famille pour leur faire « honte », dans des « cérémonies de libération » où le détenu, membre de leur famille, est contraint à l’« aveu » public[3]. Les familles sont mises à l’index explicitement par les autorités : elles sont tenues responsables de l’homosexualité des détenus. De façon similaire, les autorités ont pu s’en prendre aux familles des terroristes. De même, ces détentions prolongées d’homosexuels relèvent pour les services spéciaux tchétchènes de « purges prophylactiques ». Ce vocable, en plus d’être employé pour désigner des opérations contre les « terroristes », qui n’en sont pas toujours, réactualise ici une conception stalinienne selon laquelle l’homosexualité serait un comportement « asocial » dont il faudrait interrompre la propagation… Le tabou de l’homosexualité, la crainte de sa « propagation » concourent à créer une figure de terroristes sexuels.

Les familles servent de courroie de transmission

Les familles sont prises ainsi en otage. Dans certains cas, elles sont assignées à perpétuer une violence dont elles ne sont pas les initiatrices, contrairement à l’Etat, mais dont elles servent de courroie de transmission. Au demeurant, il n’est pas évident que la participation des familles tchétchènes aux persécutions de leurs membres soit généralisée car, dans un tel contexte, on comprend bien que les solidarités familiales ne peuvent se réaliser que clandestinement, sachant que des témoignages anonymes montrent aussi des solidarités inattendues. En tout cas, ce sont précisément dans les modalités de ces répressions, dans l’intensité et le caractère systématique qu’elles prennent, que l’appareil d’État tchétchène est mis en cause aujourd’hui, alors que l’homosexualité masculine avait pu avoir une certaine visibilité à Grozny au début des années 2000, avant que les Kadyrov, le père, Akhmat, puis le fils, Ramzam, ne se succèdent au pouvoir. Depuis, par peur du scandale, les services de sécurité exerceraient une pression sur les familles des victimes en les obligeant à signer des déclarations qui les dédouanent et en les obligeant à prendre contact avec les membres de leur famille persécutés et réfugiés à Moscou pour leur demander de se taire[4].

Est-il exact que de nombreux crimes d’honneur sont pratiqués en Tchétchénie ?

S’ils se multiplient depuis les années 1990, il ne s’agit pas non plus d’une pratique courante. Originellement, les membres d’un clan se rassemblent pour désigner qui se chargera de « laver » l’honneur du clan en vertu d’un droit coutumier appelé « adat », antérieur à l’apparition de l’Islam dans la région, et qui contredit d’ailleurs la loi islamique, la charia. Les crimes d’honneur sont pratiqués non seulement en Tchétchénie mais aussi au Daghestan et dans d’autres républiques du Caucase du nord.

Mais l’impunité de ces crimes relève d’une volonté politique. Bien qu’il soit ensuite revenu sur ses propos, en 2008, Ramzam Kadyrov a d’abord justifié moralement l’assassinat de six femmes tchétchènes tuées par leurs maris, en dénonçant leur amoralité. Les juges tchétchènes ferment les yeux sur ces crimes ou font preuve d’une grande indulgence dans les peines qu’ils infligent aux auteurs de crimes d’honneur. Ces derniers font rarement l’objet de poursuites car les juges peuvent être soudoyés. De plus, ces crimes sont souvent maquillés en suicides.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Version longue de l’interview publiée dans le magazine La Chronique d’Amnesty International en juin 2017.

 

[1]https://lgbtnet.org/en/content/we-must-not-give-fascist-inside-us-igor-kochetkov-situation-chechen-republic

[2] Voir deux interviews du 6 juin 2017, de Dzambulat Oumarov, ministre de l’information de Tchétchénie : https://www.youtube.com/watch?v=fLy5R6VOLV4 (Échos de Moscou) ainsi que https://www.youtube.com/watch?v=G3CsdBcZySY (RBK)

[3] Elena Milachina, « Des travaux prophylactiques ont cours en Tchétchénie » in : Novaïa Gazeta (24 avril 2017)

[4] Elena Milachina, « Panique et sabotage en Tchétchénie » in : Novaïa Gazeta (21 mai 2017)

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