Gays persécutés en Tchétchénie

Doctorant à l’École des hautes études en Sciences sociales et spécialiste des études de genre, Arthur Clech revient sur les persécutions et le harcèlement que subissent les homosexuels en Tchétchénie.

Arthur Clech

Que disent concrètement les témoignages des homosexuels persécutés en Tchétchénie ?

La première vague de rafles s’est déroulée de décembre 2016 à février 2017, la seconde de mars à mai 2017. Les témoignages attestent d’emprisonnements, de tortures, d’humiliations ainsi que d’assassinats. Igor Kotchetkov, de l’association Russian LGBT network soupçonne les autorités tchétchènes de « crimes contre l’humanité » commis contre des centaines d’homosexuels.

Quelles sont les réactions des familles quand elles découvrent l’homosexualité de leurs proches ?

Les familles sont prises en otage. Elles sont parfois assignées à perpétuer une violence dont elles ne sont pas les initiatrices, mais dont elles servent de courroie de transmission. La Tchétchénie est un régime totalitaire et ultra policier dont la nature répressive dépasse en violence celle du régime autoritaire de Moscou. La peur est son levier principal, la délation encouragée, la défiance de mise. L’État totalitaire enjoint systématiquement les familles à se retourner contre l’un de leurs membres. Le risque d’opprobre a des répercussions réelles pour tous. Les hommes persécutés expriment la crainte de « déshonorer » leur famille, de la compromettre dans leur vie sociale (mariage de frères ou de soeurs, recherche d’emploi…). Les autorités dénoncent l’homosexualité d’une personne en convoquant les hommes d’une famille pour leur faire « honte », dans des « cérémonies de libération » où le détenu est contraint à l’« aveu » public. Les familles sont tenues responsables de l’homosexualité des détenus, comme pour les familles des terroristes. Ces détentions prolongées d’homosexuels relèvent pour les services spéciaux tchétchènes de « purges prophylactiques ». Ce vocable réactualise une conception stalinienne de l’homosexualité comme un comportement « asocial » dont il faudrait interrompre la propagation. Le tabou de l’homosexualité, la crainte de sa « propagation » concourent à créer une figure de terroriste sexuel.

Est-il exact que de nombreux crimes d’honneur sont pratiqués en Tchétchénie ?

S’ils se multiplient depuis les années 1990, il ne s’agit pas non plus d’une pratique courante. Originellement, les membres d’un clan se rassemblent pour désigner qui se chargera de « laver » l’honneur du clan en vertu d’un droit coutumier appelé adat. Mais l’impunité de ces crimes relève d’une volonté politique. Bien qu’il soit revenu sur ses propos, en 2008, le président Kadyrov a d’abord justifié l’assassinat de 6 femmes tchétchènes tuées par leurs maris, en dénonçant leur amoralité. Les juges ferment les yeux sur ces crimes d’honneur ou font preuve d’indulgence dans les peines. De plus, ils sont souvent maquillés en suicides.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans magazine La Chronique d’Amnesty International en juin 2017.

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