Social digging : la quête des sons perdus

On les retrouve sur des groupes Facebook comme Weather Festival Music, Pas-Weather Festival Music (PWFM) ou Chineurs de techno. Incollables sur les track-ID (l’identification d’un morceau), ces mélomanes ne comptent plus les heures passées sur les réseaux sociaux pour assouvir leur insatiable besoin de nouveaux sons. Plongée dans le monde du social digging, quelque part entre recherche d’extase, quête identitaire et dérive élitiste.

Le rituel est bien huilé. Scroll down sur un groupe Facebook pour passer au crible les dernières nouveautés, zoom sur les posts « accompagnés d’un historique ou d’une anecdote qui attirent l’œil », clic instinctif pour visionner en mode plein écran les premières images de l’odyssée sonore, et voilà Baptiste qui « se laisse guider par l’algorithme YouTube » avec l’espoir secret de tomber sur la perle rare grâce aux miracles de la sérendipité. Ce DJ en herbe exilé à Berlin passe trois à quatre heures par jour à fouiller la toile à la recherche de « pépites à mixer ». Le week-end, il met son casque sur les oreilles pour « naviguer dans l’infinité de l’océan de données », quelque part entre les planètes YouTube, SoundCloud et Facebook, si bien que l’idée même du temps qui passe finit parfois par devenir un concept vide de sens.

Le voyage intersidéral démarre en général par ses groupes favoris : Pas-Weather Festival Music (PWFM) pour obtenir sa ration quotidienne de track-ID, mais aussi Chineurs de house ou Chineurs de techno, qui offrent une « sélection de titres de qualité triés sur le volet ». En général, il en faut plus pour rassasier la boulimie de Baptiste qui fréquente assidûment les groupes de niche suivants : Melodic Diggers pour « la technique mélodique », Deepspace Dreams and Celestial Kicks pour la « techno atmosphérique/ambient » ou « dub techno gems ». Sans oublier les groupes non-officiels dédiés à des artistes, labels, clubs pour « avoir accès à des informations avant leur diffusion sur les canaux de communication classiques ».

Accro au chinage, Baptiste ? L’intéressé préfère parler d’addiction « à la techno et ses dérivés ». D’autres, comme Constant, avouent sans complexe leur dépendance au social digging. Membre d’une pléthore de groupes, cet étudiant parisien de 22 ans passe entre « cinq et sept heures par semaine » à chercher des sons sur la toile pour « redécouvrir le sentiment d’extase lié à la découverte d’une pépite. Quand je ne chine pas, je ressens un vide qui ne peut être comblé que par l’écoute d’un nouveau son. Je me souviens de la première fois où j’ai entendu Astral de Tale Of Us & Mind Against. Je suis tombé sur le cul ! Ça m’a donné envie de revivre indéfiniment cette sensation ! Depuis ce jour, je chine avec la même idée en tête : ressentir des émotions nouvelles à travers la recherche de nouvelles sonorités. » Une quête de sensations fortes que l’on retrouve aussi chez les clubbeurs qui écument les groupes de track-ID pour faire ressurgir les souvenirs, et revivre ainsi les moments de transe et de communion partagés sur le dancefloor.

Social game

Mais ce n’est pas parce que certains chineurs se disent accros que tous les membres de ces groupes de partage sont prêts à foutre en l’air leur job ou larguer leur moitié pour s’injecter leur dose quotidienne de musique à l’abri des regards indiscrets. Si la recherche de plaisir personnel est primordiale, l’aspect social est tout aussi important puisque le social digging consiste à rechercher et partager des tracks en communauté sur les réseaux sociaux. « Ces groupes connectent entre eux des passionnés d’un même genre musical qui échangent et diggent ensemble des artistes ou des labels, atteste Baptiste. Cela rend la tâche plus ludique, plus sociale et cela permet parfois de rencontrer des futurs partenaires de soirées ».

Pour Nimä Skill, le fondateur du label Aesthetic Circle Records qui chine aussi à ses heures perdues, il s’agit « avant tout de partager sa joie. Tu es content quand tu tombes sur un missile, tu le partages et les autres kiffent ! C’est un peu comme un  DJ set sans les risques qui vont avec ! » Mais le DJ/producteur rouennais pointe également l’aspect identitaire de ces communautés. « On a connu la période Ebay, puis l’avènement de la marketplace de Discogs. Aujourd’hui, une multitude de communautés se créent sur les réseaux sociaux pour représenter ces gens bizarres qui passent leur temps à chercher de nouveaux sons ! Ces groupes permettent aux membres de se rapprocher par affinité musicale. Cela donne l’impression d’être à contre courant des réseaux établis et convenus. »

Nimä-Skill. Photo : Arnaud / Input Selector

Une analyse partagée par Deikean, le boss du label Forsaken Cell, qui chine sur les groupes de partage pour trouver du son en dehors des circuits médiatiques traditionnels : « Chercher dans les bas-fonds des Internets permet d’outrepasser les barrières et d’accéder à certains styles musicaux moins « standards », à certains artistes peu promus par le système médiatique. Tout le monde devient acteur, ce rôle de « transmetteur de connaissances » n’est plus seulement réservé aux médias réputés qui fonctionnent beaucoup par réseau. Le partage, et par extension les groupes de partages, permet justement d’éviter la rétention d’information et la monopolisation de la connaissance par les médias musicaux, ce qui mène souvent une scène à sa propre perte. Ces communautés essaient de défendre la liberté de créer et de partager du son novateur sans les contraintes et barrières imposées par le business musical. »

Une logique antimercantile

Fréquenter des groupes de partage serait donc aussi un acte militant pour défendre une certaine vision de la techno. « Beaucoup sont rentrés dedans par hasard, las de ce qu’on leur sert au quotidien dans les radios et à la TV, confirme G’Boï, co-fondateur du label La Chinerie (Chineurs de Techno, Chineurs de House…). Nos groupes sont devenus une sorte de parcours initiatique ». Le label lyonnais ne se contente pas de proposer une alternative musicale aux canaux de diffusion traditionnels, il soutient ouvertement les « petits producteurs qui méritent plus de reconnaissance ». C’est la raison pour laquelle ils ont mis en place le « Producer Day » pour mettre en avant ce qu’ils surnomment les bedroom producers. Pour éviter les dérives mercantiles, la publicité est bannie des groupes du label. Quant à la techno commerciale, elle est purement et  simplement interdite. Une exigence musicale imprégnée d’anti-mercantilisme qui a séduit Electric Rescue, signataire d’un morceau sur la compilation Nation Techno de La Chinerie, où l’on retrouve les étoiles montantes de la scène française (Voiski, DNGLS, Von Grall, AWB, PVNV…).

Ce militantisme fait dire au patron du label Skryptöm que ces communautés perpétuent à leur manière l’esprit des premières raves, dont le creuset idéologique était le refus des valeurs mercantiles et la recherche de la transcendance. « À l’origine des raves, on se rassemblait tous autour de cette musique au-delà de nos différences. On cultivait nos différences pour enrichir nos connaissances, portés par l’espoir de fonder un « monde techno » meilleur et améliorer notre quotidien. C’est la même chose avec les groupes de chineurs : chacun apporte sa pierre à l’édifice, chacun est porteur d’un message. Mais il ne faudrait pas non plus que cela débouche sur de multiples sous-divisions type « Chineur de deep techno » ou « Chineur d’abstract techno » car cela diviserait les gens au lieu de les rassembler. Les musiques hybrides doivent continuer à se mélanger entre elles pour que la grande maison techno continue à accueillir des nouveaux venus. C’est en mélangeant les différents courants qu’on ouvre des brèches musicales. »

De multiples sous-divisions ? C’est pourtant déjà le cas puisque La Chinerie a lancé Chineurs de rap, Chineurs des origines, Beau Mot Plage (micro-house), Ramen break (jungle) et Melodies from Mars. On ne compte plus le nombre de groupes de social digging sur la toile. À l’instar de Deepspace Dreams and Celestial Kicks, spécialisé « atmosphère spatiale et onirique » (oui oui, c’est du premier degré) ou, dans une veine plus parodique, Chineur de prout musical et son slogan « la musique de merde, c’est important dans la vie. » Autre critique qui revient souvent : le filtrage drastique des posts, considéré par certains comme une dérive élitiste. « Nous incitons les membres à rechercher plus loin que le top Beatport, se défend G’Boï de La Chinerie. Cette démarche peut paraître élitiste. Or, nous rejetons l’élitisme car ce n’est pas une méthode pédagogique viable. On ne peut pas transmettre des valeurs si l’on rejette ceux qui ne les ont pas encore acquises. C’est pourquoi on interdit et sanctionne tout commentaire condescendant et on appelle nos membres à partager leurs découvertes. »

Trolls et gardiens du temple

Un beau discours sur le papier qui n’empêche pas les membres de certains groupes de troller à tout-va, quand ils ne tirent pas à boulets rouges sur les DJ’s connus pour renforcer leur statut de gardiens du temple. À l’image de ce commentaire qui réagissait à un post sur Maceo Plex : « Les drops sont devenus des habitudes de DJing éprouvantes et chiantes, des gimmicks sans saveur qui démontrent généralement la vacuité d’un savoir-faire qui ne saurait pas nous faire voyager. Ça ne fait que couper le côté hypnotique et offre de l’émotion plate à peu de frais. »

Comportement anecdotique ou tendance réelle ? Une chose est sûre : ce genre d’attitude hautaine serait sans doute sanctionné par un carton jaune sur les groupes La Chinerie, observe G’Boï : « Nous prenons rarement des mesures d’exclusion car nos membres comprennent l’état d’esprit que nous défendons, mais ceux qui en abuseraient sont avertis puis bannis ». Des propos confirmés par Joris, un chineur qui fréquente assidument les groupes en question : « Les posts qui dégénèrent disparaissent rapidement car les modérateurs corrigent vite le tir. Les membres qui se montent la tête à faire les petits chefs se font assez vite dégager. »

Les pseudo garants du bon goût qui ont la langue un peu trop pendue ne feraient donc pas le poids face aux valeurs de tolérance et d’ouverture d’esprit prônées par les groupes. « C’est un peu parfois le concours de celui qui a la plus grosse, observe Nimä Skill. Certains se prennent pour plus qu’ils ne sont, mais ça retombe vite car il ne s’agit pas de garder le son pour soi, mais de le partager. »

Une philosophie que l’on retrouve chez la quasi majorité des chineurs. A l’instar de Constant dont l’appartenance à une communauté est synonyme de contribution : « Je m’interdis d’être un membre fantôme qui se contente de profiter du son sans jamais poster le moindre track ». Mais le sacro-saint bonheur de partager a également ses limites. En particulier lorsqu’il s’agit de divulguer les bottes secrètes qui ont nécessité des heures et des heures de recherche avec des milliers d’inconnus sur la toile : « Je ne diffuse pas tous mes trésors à la foule sur la place publique, revendique Moonlight Sonata du collectif strasbourgeois Invocat. Je préfère la transmission orale entre mentor et élève, avec des personnes que je connais qui sont dans le même état d’esprit que moi. Le temps est précieux, le savoir est une arme. Et puis, le mystère fait partie intégrante de l’imaginaire, il ne faut pas tout dévoiler. »

On ne reprochera pas aux DJ’s leur légitime instinct de rétention. Mais l’explosion du social digging est en train de modifier les règles du jeu du partage de connaissances. L’art de collectionner des tracks n’est par exemple plus l’apanage des DJ’s. Si bien que les secrets les mieux gardés peuvent devenir en l’espace de quelques secondes de vulgaires secrets de polichinelle. « Des groupes comme les nôtres peuvent faire rager certaines personnes, en particulier les DJs qui gardaient jalousement leurs petits bijoux et qui voient leurs « secret weapons » dévoilées par un petit gamin sur un groupe facebook, observe G’Boï qui ajoute que les vrais diggers ont autre chose à faire que de jouer les érudits sur Facebook : « Ils passent tellement de temps sur discogs, dans des brocantes ou voyager pour digger dans des collections abandonnées qu’ils n’ont pas le temps ni l’envie de donner leur travail aux autres. »

Un sentiment partagé par Deikean qui pense que « les véritables diggers collectionnent des disques dans lesquels ils ont investi de l’argent. Ils achètent un objet fini et manufacturé, soutiennent le label, le disquaire, l’artiste, et toute l’économie qui en découle. Tu prends le temps de regarder un bag physique, de présélectionner et d’écouter sur platines. Ça va plus loin que scroller les channels Youtube ou Facebook, c’est une dimension supérieure au chinage. »

Photo : droits réservés.

Même son de cloche du côté de Nimä Skill : « Ce que tu trouves sur internet, tout le monde peut le trouver. On ne peut pas devenir un « master chineur » sans un certain background ou une activité de digger à coté. Cherchez sur Youtube ou Facebook n’a rien à voir avec fouiller des bacs à disques ou discogs pendant des jours et des nuits ! Il faut sortir pour écouter les DJ’s, trainer dans les shops de disques, échanger sur les forums… La culture ne s’acquiert pas en quelques clics, même si beaucoup le croient aujourd’hui. »

Repli identitaire

Mais ce n’est pas la course au plus cultivé qui chiffonne le plus Nimä Skill : « Ce qui me dérange réellement sur ces groupes, c’est la séparation des styles qui cloisonne un peu tout ce monde qui devrait plus se côtoyer. » Ce phénomène de cloisonnement ne se cantonne pas à la sphère des groupes de partage sur les réseaux sociaux, qui sont le reflet de tendances de fond. La scène techno française serait ainsi gangrenée par la montée de l’intolérance et le fanatisme, selon Electric Rescue :

« Les années 80 et 90 furent des décennies d’ouverture vers l’autre, les années 2000 et 2010 des décennies de repli sur soi et de méfiance. Les raves mélangeaient les styles musicaux. Aujourd’hui, les gens veulent faire entrer la musique dans des cases. Les différentes scènes musicales sont repliées les unes derrière les autres, il y a très peu de ponts en elles. On écarte au lieu d’accueillir la techno qui ne rentre pas dans les codes préétablis. Or, ce n’est pas parce que les goûts de l’autre diffèrent qu’il faut le repousser. C’est comme ça qu’on bascule de l’intégrité à l’intégrisme… C’est un peu comme les mecs qui critiquent Laurent Garnier qui ne serait pas dans le moule, alors que c’est quelqu’un de très intègre qui n’a jamais vendu ses couilles pour du pognon. Ce sont toutes ces remarques et ces petites habitudes qui gangrènent le milieu au lieu de créer des ouvertures, cela divise les gens au lieu de les rassembler. »

Un phénomène de rejet de l’autre et de repli identitaire qui ne serait pas propre à la scène techno, mais toucherait l’ensemble de la société, conclut Electric Rescue : « Aujourd’hui, chacun protège son petit carcan et reste dans sa zone de confort avec ses propres codes. Ce qui est triste, c’est que cela s’applique à la scène techno alors que cela devrait être l’inverse. La techno devrait être un point de rassemblement et non un rassemblement identitaire. La musique n’est ni une religion ni une compétition. Ce n’est pas non plus quelque chose qu’il faut défendre, pour lequel il faut se battre. La musique, c’est un moment de fête qui se vit et se partage ! »

Julien Moschetti

Version longue de l’article publié dans Trax en avril 2017.

Les principaux groupes :

Chineurs de Techno, Pas-Weather Festival Music, Weather Festival Music, Melodic Diggers, Dub Techno Gems, Deepspace Dreams and Celestial Kicks, Techno Scene, Chineurs de house, Lourdeur minimalesque & compagnie, Le Grand Banditisme de la techno, The Identification of Music Group, trackidpls.com…

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