Le canal du mépris

« Ici, la plupart des habitants vivent de la terre : ils la cultivent, élèvent des animaux. Nous ne savons rien faire d’autre. C’est pourquoi nous préférons mourir ici. Si nous partons en ville, qu’allons-nous faire ? » Cet agriculteur nicaraguayen fait partie des 120 000 personnes menacées d’expulsion par la construction d’un gigantesque canal. Le Congrès du Nicaragua a donné son feu vert en 2013 –  adoption de la loi 840 – à ce projet pharaonique qui reliera les océans Atlantique et Pacifique : le Grand Canal.

L’ouvrage de 275 kilomètres traversera une grande partie du Grand Lac Nicaragua, la plus grande source d’eau potable d’Amérique centrale. Font également partie intégrante du projet : un aéroport, deux ports, un oléoduc, une voie ferrée et deux zones de libre-échange. Ces travaux d’Hercule devraient avoir un impact désastreux sur les conditions de vie (logement, moyens de subsistance, accès à la nourriture…)  de dizaines de milliers d’habitants.

Un rapport récent d’Amnesty International 1 met en lumière le cadre juridique obscur de la loi 840 ainsi que le manque de concertation du gouvernement: communautés concernées non consultées en amont, expulsion forcée de centaines de familles… Les compensations financières prévues en cas d’expropriation sont jugées nettement insuffisantes et contraires au droit international. A titre d’exemple, la perte d’emploi ou le préjudice moral ne sont pas pris en compte.

Photo : CorpWatch

Quant aux recours éventuels pour contester leurs procédures d’expropriation, ils sont tout simplement interdits par la loi 840.  Directrice du programme Amériques à Amnesty International, Erika Guevara-Rosas accuse le gouvernement de Daniel Ortega de privilégier les intérêts économiques au dépend de la protection de la population : « Les autorités du Nicaragua ont secrètement vendu l’avenir du pays au plus offrant et font courir à des milliers de citoyens le risque de tout perdre ».

Plusieurs témoignages affirment en effet avoir eu connaissance du projet tardivement, lorsque les policiers et les militaires sont venus faire des mesures sur leurs terres. Enfin, de nombreuses personnes se plaignent de l’absence d’informations en matière de relogement ou d’indemnisation. Amnesty International exige l’abrogation de la loi 840 et la mise en place d’une consultation avec les habitants. « La construction du canal est illégale et abjecte, dénonce Erika Guevara-Rosas. Mais il n’est pas encore trop tard pour stopper ce projet inhumain et se ranger du bon côté de la loi. »

Julien Moschetti

1 : Ce rapport est intitulé Danger: Rights for sale. The Interoceanic Grand Canal project in Nicaragua and the erosion of human rights,

Publié dans La Chronique d’Amnesty, en septembre 2017.

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