Uber, la fin de l’Eldorado

Le gouvernement vient d’annoncer le report de trois mois de la loi Grandguillaume censée mettre fin au détournement du statut Loti (1). Une mauvaise nouvelle pour les chauffeurs VTC dionysiens qui dénoncent le miroir aux alouettes vanté par Uber.

« À l’époque, il suffisait de se connecter à l’appli Uber pour gagner 42 euros de l’heure, que l’on conduise ou pas, se souvient le Dionysien Ahmed (2) qui touchait à l’époque « des salaires de 5 000 euros (3) ». C’est ainsi que l’entreprise californienne incitait les chauffeurs à se connecter quand elle a fait son entrée sur le marché parisien fin 2011.

Mais l’âge d’or sera de courte durée. En octobre 2015, Uber baisse ses tarifs à Paris de 20 %, avant d’augmenter sa commission (passée de 20 à 25 %) fin 2016. « Aujourd’hui, je gagne 1 000 euros (3) par mois en travaillant 70 heures par semaine. C’est impossible d’être rentable si tu déclares toutes tes courses. Je suis obligé de tricher pour m’en sortir »,confesse Ahmed qui fait « 2 000 euros supplémentaires au black par mois ».

Quand on évoque son futur, sa voix se brise comme si les larmes étaient sur le point de couler. « Je n’ai pas de couverture sociale, je ne cotise pas pour ma retraite… Je n’ai rien, rien, rien… Si je suis victime d’un malaise, je mets ma famille et mes enfants dans la merde. Je suis un clandestin. Sauf que le clandestin bénéficie d’une aide médicale d’État… »

Dessin : Deligne

D’autres chauffeurs, comme Loïc, un Dionysien de 36 ans, ont vu leur salaire divisé par deux en l’espace de trois ans. « Quand j’ai démarré début 2015, je gagnais sans forcer 2 500 à 3 000 euros par mois (3). Aujourd’hui, je travaille 12 heures par jour, 7 jours sur 7 pour 1 200 à et 1 500 euros à la fin du mois. »

Loïc ne s’en sortirait pas sans les « courses perso » (sans passer par les plateformes, ndlr) qui représentent 30 % de son chiffre d’affaires. Il en veut à Uber qui« a vendu du rêve aux chauffeurs. Ils disaient qu’on gagnerait 4 000 à 5 000 euros par mois. Mais il s’agissait du chiffre d’affaires et non du salaire net à la fin du mois. On a été trahis. »

Comme de nombreux conducteurs, Loïc s’est retrouvé pieds et poings liés suite à l’achat de son véhicule à crédit : « La plupart se sont endettés pour acheter un véhicule et se retrouvent piégés, obligés de travailler pour les plateformes pour rembourser leur crédit. J’aimerais arrêter ce métier, mais je ne peux pas. C’est un suicide de se lancer en tant que chauffeur aujourd’hui. »

Pour certains, l’aventure Uber s’est transformée en descente aux enfers. À l’image d’un jeune chauffeur dionysien rencontré par Loïc lors d’une manifestation. « Il était très remonté contre Uber, il voulait tout casser. Il m’a raconté qu’il avait tout perdu du jour au lendemain : sa femme, sa maison, sa voiture. Il avait acheté une voiture à 70 000 euros, juste avant qu’Uber n’augmente sa commission. Il ne pouvait plus payer le crédit de sa voiture ni de sa maison. Sa femme a divorcé… »

Des histoires de ce genre, les jeunes des banlieues populaires en ont entendu des centaines. De quoi refroidir les ardeurs des chômeurs sans diplôme qui étaient autrefois séduits par le discours des plateformes vantant cette ruée vers l’or des temps modernes.« Le bouche à oreille a fini par fonctionner, estime Loïc. Beaucoup ont vu les manifestations des chauffeurs et les reportages à la télé. Ils savent désormais que ce n’est pas rentable de travailler avec les plateformes, si bien que les sociétés capacitaires Loti (1) ont du mal à recruter. »

Loïc attend désormais avec impatience l’entrée en vigueur de la loi Grandguillaume qui interdira aux chauffeurs Loti (1) d’avoir une activité de VTC, ce qui devrait réduire le nombre de conducteurs sur le marché. Mais l’application de la loi, initialement prévue le 1er janvier 2018, vient d’être repoussée de trois mois par le gouvernement. Un nouveau coup dur pour Ahmed et Loïc qui espéraient enfin voir la lumière au bout du tunnel.

Julien Moschetti

(1) Les Loti sont les conducteurs de transport collectif à la demande.

(2) Tous les prénoms ont été modifiés.

(3) Commissions et charges déduites.

Publié dans le journal de Saint-Denis (JSD) le 21 novembre 2017.

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