Militer en chantant

Animé par des chanteurs et musiciens de la Compagnie Jolie Môme, l’atelier chanson-fanfare du théâtre de la Belle Étoile (1) conjugue éducation musicale et militantisme et se produit pendant les manifs.

« C’était l’époque des yéyés / Et à Paris comme à Alger / Le week-end, c’est sur la piste que les gens dansent le twist », fredonnent en chœur les « comédiennes-chanteuses-danseuses » de la Compagnie Jolie Môme, tout en dandinant frénétiquement du bassin pour ressusciter le temps des yéyés. Plus pétulantes les unes que les autres, elles irradient de joie sur la scène de la Belle Étoile. Le tableau frivole teinté d’insouciance est planté. Jusqu’à ce que les cuivres de la fanfare décident de se mettre en sourdine.

À la manière de disques scratchés, les chants s’étirent, tournent au ralenti. Les éclats de rire, les sourires s’estompent. L’atmosphère bon enfant bascule insidieusement dans la dramaturgie. Les femmes de la troupe incarnent en effet ces milliers de banlieusards « venus des bidonvilles » pour manifester pacifiquement contre le « couvre-feu de Papon ». Rafales de mitraillette à la batterie. Les corps s’effondrent sous les balles. « La police se déchaîne / Les corps sont jetés dans la Seine », les « eaux muettes de la Seine » les emportant « vers le silence, vers l’oubli ».

Piochée dans le répertoire engagé de la Compagnie Jolie Môme, Manifestation pacifique revient sur le massacre du 17 octobre 1961. La puissance d’évocation de la chanson est telle qu’on a l’impression de revivre en temps réel cet événement tragique de l’histoire française qui coûta la vie à des centaines d’Algériens. Une performance parfaitement huilée interprétée tous les mercredis par la vingtaine de musiciens et chanteurs de l’atelier chanson-fanfare. Objectif : conjuguer apprentissage musical et militantisme au contact des professionnels de la compagnie.

« La plupart viennent chanter, jouer d’un instrument ou tout simplement se défouler, mais ils ont tous un point commun : ils sont marqués à gauche », confie Michel Roger, le fondateur de la troupe qui se rend régulièrement sur le terrain des luttes : manifestions contre la loi travail, l’état d’urgence ou le droit au logement, occupations de sites, grèves… Des interventions artistiques qui impressionnent par leur force de frappe quand la fanfare est réunie au grand complet (jusqu’à 40 personnes si l’on compte les amateurs de l’atelier).

Photo : Yann Mambert. Tous droits réservés.

Pour donner du baume au cœur aux manifestants, la compagnie a concocté des chansons sur mesure. Appuyée par les riffs explosifs de Killing in the Name (Rage Against The Machine), la reprise des Anarchistes de Léo Ferré fait fureur lors des manifestations pour le droit au logement. Mises au goût du jour, les paroles évoquent tour à tour des « loyers trop chers », des « précaires expulsés » ou des « marchands de sommeil qui font du lard ».

Quant aux lignes de basse de Guns of Brixton (The Clash), elles donnent une dimension éminemment politique à La tactique du gendarme de Bourvil. Puisque la « ta ca ta ca tac tac tique » vise désormais à « encercler » les manifestants pour mieux les « tabasser ». Quitte à « les tuer au nom de la sécurité ». Une référence explicite aux violences policières dénoncées durant les manifestations contre la loi travail.

Mais la fanfare n’a pas vocation à mettre de l’huile sur le feu durant les mobilisations, elle prétend surtout « regonfler le moral des troupes tout en “adoucissant” la police », selon Michel. « On ne prétend pas faire la révolution, nous donnons juste aux manifestants un élan de combativité », confirme Flo, la contrebassiste de la troupe qui a découvert la Compagnie Jolie Môme en 2008 dans le cadre d’un atelier théâtre.

Comme elle, Natacha a rejoint la fanfare il y a trois ans pour son « côté militant » car « c’est autre chose que se lever à 6h du mat pour participer sans ses amis à une action », conclut l’institutrice dionysienne avant de retourner sur scène pour prêter sa voix à un poème de Pablo Neruda :« Ils peuvent empêcher les fleurs de pousser, ils n’empêcheront jamais le printemps d’arriver. »

Julien Moschetti

(1) Depuis le mois de septembre 2004, la Ville de Saint-Denis accueille la Compagnie Jolie Môme au théâtre de la Belle Étoile. 

Publié le 2 février 2018 dans le journal de Saint-Denis (JSD).

 

 

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