Gentrification à petites doses

Après Londres, New York ou Paris, Saint-Denis sera-t-elle la prochaine ville victime de la gentrification ? Ce phénomène désigne le processus par lequel le profil socio-économique de la population d’un quartier se modifie au profit d’une classe sociale plus aisée. Pour en savoir plus sur le sujet, Dionyversité, université populaire de Saint-Denis, organisait le 13 février une conférence intitulée « La gentrification, un processus global ? », en présence de Thomas Maloutas.

Selon le géographe grec, les grandes villes anglo-américaines réunissent depuis les années 1960 les conditions idéales au développement de la gentrification pour deux raisons principales. La première est liée à leur histoire, au choix des élites d’abandonner très tôt le centre-ville pour s’installer en banlieue. La désindustrialisation se chargeant de libérer de grands espaces à proximité du centre-ville, espaces propices à un retour des classes moyennes.

Deuxième raison : « la disponibilité de ces vastes zones gentrifiables s’est conjuguée avec un régime néolibéral » (Reagan aux États-Unis, Thatcher au Royaume-Uni) qui a mené « des politiques de rénovation urbaine pro-gentrification et une marchandisation croissante de l’habitat ».

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Mais ce contexte favorable à la gentrification n’est pas valable pour toutes les métropoles du monde. Notamment à Vienne, où le « pourcentage élevé de logement social constitue un rempart contre le phénomène ». Autre exemple cité par Thomas Maloutas : Rio de Janeiro. La splendide vue sur la ville, les pentes escarpées et les couleurs vives de la favela de Don Marta avaient pourtant toutes les caractéristiques d’un quartier « gentrifiable ».

Mais le taux élevé de criminalité ou l’odeur des égouts à ciel ouvert étaient incompatibles avec les standards de la classe moyenne. Conclusion du géographe : le processus de gentrification dépend étroitement du contexte spécifique de chaque ville et des politiques mises en place. Il n’est donc « pas inéluctable ».

Un phénomène lié à plusieurs facteurs

Un avis partagé par la géographe Mathilde Costil qui considère que l’évolution du phénomène à Saint-Denis « dépendra des politiques de l’habitat menées, de l’évolution de la région parisienne en termes de politiques du logement et de prix, mais aussi de la différence de prix entre Saint-Denis et les villes des alentours ». Pour autant, « le début du processus de gentrification a déjà démarré à Saint-Denis, notamment en centre-ville et à la Plaine. Mais on ne sait pas encore comment ça va évoluer », constate Mathilde Costil qui a observé une modification du profil sociologique de la population.

Selon une étude socio-démographique de 2014 (1), le pourcentage de cadres et de professions intellectuelles supérieures à Saint-Denis était passé de 7,7 à 13,1 % en l’espace de cinq ans, contre 31,1 à 25,5 % chez les ouvriers. Un phénomène qui pourrait s’amplifier sous l’effet de plusieurs facteurs : amélioration de la desserte de transport en commun (Grand Paris Express…), évolution des prix de l’immobilier, JOP…

Mais selon la géographe, « une politique régionale ambitieuse de logement, avec un encadrement des prix (location et achat) et la construction de logements accessibles au plus grand nombre (notamment du logement social) pourrait freiner le processus de gentrification. » L’avenir jugera de l’efficacité des politiques menées.

Julien Moschetti

(1) Publiée en juin 2014 dans le n° 63 de la revue Saint-Denis au fur et à mesure (Bellavoine, Turpin).

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