Parier : un dada qui peut coûter cher

Quelques euros joués entre le petit noir au bar et le bonjour à la buraliste : un vice avouable mâtiné de convivialité. Mais certains joueurs de PMU et de La Française des jeux misent sans compter et hypothèquent leur santé. Reportage dans deux bars PMU de la ville de Saint-Denis.

Un bar comme les autres. À l’exception près qu’il dispose d’une vaste arrière-salle jonchée de tickets de PMU (pari mutuel urbain). Ici, chaque millimètre semble avoir été pensé pour accentuer le confort des joueurs. Un grand comptoir PMU, trois écrans dédiés aux courses hippiques, un autre pour les tirages de la Française des jeux, une banquette pour soulager les jambes des plus âgés…

Nous sommes au Comptoir du Marché, rue Gabriel-Péri. Debout face à l’écran principal, une quinzaine de personnes attend religieusement le départ de la prochaine course. Certains ont des liasses de tickets dans les mains. La plupart affichent des mines mornes et défaites, en partie résignés par l’accumulation des désillusions. Les regards sont inquiets, quasi éteints, à peine éclairés par une imperceptible flammette d’espoir.

« C’est facile de repérer les accros, me glisse à voix basse Maklouf. Leurs chaussures et leurs pantalons sont troués, ils crient à l’arrivée des courses et leur humeur dépend de leur chance au jeu. » L’homme de 45 ans aurait pu suivre la même voie s’il n’avait pas croisé le chemin d’un entrepreneur : « Il a gagné 50 000 euros au PMU. Mais il a dépensé beaucoup plus par la suite… Puis il a fait faillite… Il dort sous les ponts aujourd’hui… »

Ce vendredi, comme chaque vendredi 13 les joueurs seront un peu plus nombreux à croire en leur bonne étoile dans les bars et bureaux de tabac. Photo : Yann Mambert. Droits réservés.

Depuis ce jour, Maklouf se contente de miser 10 euros maximum par semaine. L’homme est d’autant plus prudent que son oncle, qui « gagnait » régulièrement au PMU au début des années 1980, l’a mis en garde : « C’est devenu très difficile de gagner, les probabilités de toucher le gros lot ont nettement diminué. Aujourd’hui, il faut trouver les 5 premiers chevaux au Quinté +, contre 3 dans les années 1980. Le PMU et La Française des jeux plument les gens légalement. »

« Beaucoup d’argent à la fin du mois »

Constat similaire au Bellevue, un bar PMU situé à proximité de la gare de Saint-Denis. « On nous dit qu’on peut gagner de l’argent, mais c’est un piège, souffle Medhi. Le mieux, c’est de ne pas jouer si tu veux garder ton argent. » Un conseil que le chauffeur-livreur de 45 ans ne s’applique pas à lui-même, puisqu’il joue quotidiennement au Quinté +. Des broutilles qui finissent par faire « beaucoup d’argent à la fin du mois ». C’est pourquoi Medhi a essayé de se « calmer », mais « c’est trop dur, je ne peux pas m’arrêter. C’est pour ça que ma femme m’a largué… »

200 000 joueurs dits « excessifs » (1) souffrent en France d’une addiction aux jeux de hasard et d’argent. Des personnes qui courent le risque de sombrer dans l’isolement, le chômage de longue durée, la dépression ou l’endettement. C’est justement ce qui est arrivé à Ramzy, rencontré à la terrasse du Comptoir du Marché. « Je jouais tous les jours, je claquais l’intégralité de mon salaire dans le Lotofoot et les autres jeux, confie l’homme de 33 ans. Il m’est arrivé de claquer 1 000 euros sur un match. »

Il espérait en gagner 15 000, il a fini par « gaspiller 150 000 euros en l’espace de dix ans ». Contraint de quémander de l’argent à sa famille pour éponger ses dettes, il prend rendez-vous chez un addictologue sans pour autant changer ses mauvaises habitudes. Jusqu’au jour où il a la révélation devant son miroir. « Je me suis dit : « t’es fou, tu te lèves à 4 h du mat pour bosser et tu perds ton salaire au jeu. » » Désormais tiré d’affaire, il regarde les « accros » avec un mélange de compassion et de tristesse :

« La plupart vieillissent vite car ils sont pauvres et stressés. Ils fument des joints pour oublier, vivent avec l’espoir de gagner, mais ça n’arrive jamais… Le véritable espoir, c’est d’avoir un vrai taf. T’es content à la fin du mois car ce que tu gagnes est le fruit de ton travail. »

Julien Moschetti

(1) Enquête du Baromètre santé de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé en 2010.

Association SOS Joueurs : sosjoueurs.org / 09 69 39 55 12 (appel non surtaxé).

Csapa (centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie) du Corbillon , 17 rue Danielle-Casanova, 01 42 43 94 02

Article publié dans le journal de Saint-Denis (JSD) le 12 avril 2018.

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