Vendeurs à la criée

Les commerçants du marché rivalisent d’imagination pour attirer les clients. Certains chantent, d’autres misent sur l’humour ou parlent des langues étrangères. Reportage.

« Goûtez mamas goûtez, goûtez mamas goûtez, il est où ton papa ? »Cette reprise inédite de Papaoutai de Stromae fait partie du répertoire de Kamel. Non pas, K-mel, l’ex-chanteur du groupe Alliance Ethnik. Mais Kamel, le vendeur de fruits et légumes qui officie sous la halle du marché, à proximité du restaurant Saint-Laurent (1). Orfèvre quand il s’agit de parodier des morceaux connus pour attirer les clients, notre vendeur a aussi ajouté sa touche humoristique aux chansons d’Amadou et Mariam : « Les dimanches à Bamako, c’est le jour de mariage… Le lundi à Bamako, je divorce ! »

Objectifs : faire rire, sourire, propager la bonne humeur, lancer des discussions, tisser des liens… Car, comme dit l’adage, un client qui souritest un client conquis. « Un bon vendeur doit avoir la tchatche et plaisanter avec les gens, beaucoup viennent pour rigoler avec les commerçants », confirme Momo, un vendeur de fruits et légumes qui a aussi le sens de la formule : « Mangez de la salade, jamais malade. Mangez de la poire pour garder la mémoire. Mangez de l’orange, les problèmes s’arrangent ». Pour taquiner le fromager du coin, il ajoute parfois « mangez du fromage, vous serez au chômage ! », quand il n’interprète pas Allumez le feu (Johnny Hallyday) ou Chaud cacao (Annie Cordy).

Photo : Yann Mambert. Droits réservés.

Momo ne se contente pas de chanter ou plaisanter. Il donne également de la voix pour attirer l’attention du chaland. « Ils crient de l’autre côté de la halle, donc on est aussi obligé de crier ! », justifie-t-il avant d’évoquer « la concurrence » qui est féroce dans son secteur, puisque le marché de Saint-Denis compte une grosse quinzaine de commerçants de fruits et légumes.

« Il y en a tellement qu’on doit faire du cinéma, appuie Sofiane, le patron de Kamel, qui mise sur le bagout de ses employés. Si le vendeur se contente de vendre, le client ne revient pas. T’as intérêt à avoir des vendeurs qui ont la tchatche pour bien bosser. » Sofiane compte également sur la diversité de ses produits pour séduire une clientèle cosmopolite. « Je fais du mélange : des fruits et légumes exotiques, mais aussi antillais comme le manioc, la banane plantain, l’igname ou le dachine… On retrouve le même mélange chez mes vendeurs ! Un Algérien, un Tunisien, un Brésilien, un Égyptien… »

Le plus important c’est la convivialité

À quelques mètres de là, la poissonnière Delphine parie également sur une large variété de produits. Des maquereaux, des sardines, des chinchards ou des dorades grises pour les petits budgets. Des caisses à 5 euros pour lesquelles « il faut marteler le prix non-stop car certains achètent le prix et non le produit », mais aussi parce que « cela marche à l’oreille pour ceux qui ne savent pas lire ». Des filets sans arête « pour les plus âgés, les enfants ou ceux qui ne sont pas trop fans de poisson ». Mais aussi des produits qui reviennent régulièrement dans les plats typiques de certains pays, à l’image de la dorade au Sénégal.

Certaines catégories de clients (Indiens, Pakistanais, Africains…) ont également droit à leurs slogans personnalisés dans leurs propres langues. Mais, selon Delphine, « le plus important, c’est la convivialité ». Ce qui passe par « écouter les petits malheurs des clients, surveiller les pickpockets… ». Une convivialité subtile qui n’exige pas de faire grimper la voix dans l’échelle des décibels puisque ce sont la qualité et la durée des échanges qui priment : « Les marchands de fruits et légumes ont un nombre limité de produits, ce qui réduit la conversation avec les clients, estime Delphine.Les poissonniers et les bouchers sont plus en contact avec les clients car ils prennent plus le temps de discuter avec nous, notamment parce qu’ils demandent des conseils de cuisine. » Difficile en effet de distiller des recettes de cuisine en chantant !

Julien Moschetti

(1) 5, rue Auguste-Blanqui.

Publié dans le journal de Saint-Denis (JSD) le 4 mai 2018.

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