Paris 8, label rebelle

L’université dionysienne est l’héritière de l’iconoclaste Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV) qui ouvrit en janvier 1969, avant de déménager en 1980 à Saint-Denis. Mais que reste-t-il de cette révolution pédagogique ?

De l’aveu même de celle qui fut considérée comme sa cheville ouvrière, l’écrivaine Hélène Cixous, le Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV) a réussi un pari audacieux : « Libérer les programmes, accorder à tous l’indépendance de la recherche, faire alliance entre les champs qui vivent d’échanges – par exemple favoriser la circulation naturelle entre philosophie, littérature, psychanalyse, histoire, linguistique, mathématiques, droit – […] lever les frontières et inviter les étudiants à jouir sans œillères, à connaître les généalogies des savoirs et leurs connivences. »

Sans oublier de « déhiérarchiser le collectif des enseignants ». Pluridisciplinarité, polyvalence, enseignements inédits, ouverture aux salariés et non-bacheliers, promotion de la diversité, ouverture sur le monde, éloge de l’expérimentation… Telles furent en effet les fondements et les maîtres mots de Vincennes.

«Liberté accrue »

Mais que reste-t-il du CUEV un demi-siècle après sa création ? Quels gènes a-t-il transmis à Paris 8 ? Sur son site Internet, l’université revendique être « l’héritière du Centre expérimental de Vincennes », animée depuis « par un esprit de démocratisation de l’accès au savoir et de productions de connaissances ancrées dans les enjeux du monde contemporain ». Une filiation que l’on retrouve aujourd’hui à plusieurs niveaux à Paris 8 selon Charles Soulié, maître de conférences au département de sociologie et d’anthropologie.

Sur le plan pédagogique tout d’abord, puisque « les relations enseignants/enseignés sont moins hiérarchisées et donc plus horizontales qu’ailleurs ». Mais aussi sur le plan disciplinaire et scientifique, si l’on tient compte de « l’importance tant numérique que symbolique des nouvelles disciplines comme les arts ou la communication, et du caractère sans doute plus audacieux des recherches menées localement ».

Début mai  2018, un tag au fronton de Paris 8 rappelle les luttes de Mai 68. Photo : Yann Lalande.

Charles Soulié, qui fut étudiant en histoire au début des années 1980 à Paris 8, avant d’y enseigner depuis 2001, loue la « liberté accrue »des enseignants et les étudiants qui peuvent « expérimenter plus librement qu’ailleurs à travers notamment de nouvelles manières d’enseigner, de nouvelles pratiques de recherche ». Pour une bonne part du corps enseignant, il y aurait toujours « cette volonté de “faire avec” nos étudiants, de s’adapter aux transformations de notre public ».

Mais c’est aussi l’héritage politique de Vincennes qui subsiste à Paris 8, selon Charles Soulié : « L’université a toujours été très réactive aux questions sociales et politiques du moment. Ainsi lors du mouvement social contre la loi travail, Paris 8 a été très fortement mobilisée. Et, aujourd’hui, elle se mobilise contre l’actuelle réforme des procédures d’admission à l’université. »

Esprit contestataire post-Mai 68

Mais cet esprit contestataire post-Mai 68 qui faisait dire au Parisienen 2016 que Paris 8 était « à la tête de toutes les mobilisations étudiantes ces dernières années »s’est transformé au fil des années, faute de moyens suffisants, selon la sociologue Josette Trat qui enseigna à Paris 8 de 1970 à 2010 : « Le CUEV est devenu une université de banlieue confrontée à un manque criant de moyens pour accueillir dignement des étudiants de milieux populaires. Les crédits ont baissé au fil des années, les gens qui étaient très motivés au début se sont déresponsabilisés et désinvestis. Les plus jeunes n’ont pas repris le flambeau et l’université a commencé à se vider le soir. Il n’y a plus le même esprit. »

En raison de cette baisse des crédits, les conditions d’étude et de travail du personnel se sont considérablement aggravées, selon Josette Trat : « Cela demandait un très grand dévouement de la part des enseignants pour continuer à innover en matière pédagogique. »

Une minorité pourra choisir sa filière

Aujourd’hui, c’est au tour de la nouvelle loi sur l’orientation et la réussite des étudiants (ORE), qui modifie les modalités d’accès à l’université, d’aller à l’encontre des valeurs de Paris 8, une université réputée moins sélective que les autres : « La sélection de la loi ORE est l’inverse exact du projet initiateur de Paris 8 qui faisait en sorte d’accompagner tous ceux qui n’avaient pas eu la chance de faire des études universitaires,s’indigne Josette Trat, soucieuse de voir les formations les plus réputées uniquement réservées aux meilleurs élèves. Une minorité pourra choisir sa filière alors que certains jeunes qui galèrent dans le secondaire auraient pu se révéler dans le cadre d’études supérieures. On ne leur laisse pas de portes ouvertes pour faire d’autres expériences, comme s’ils étaient prédéterminés dès leur adolescence. »

Et de conclure : « On est en train de rétablir les hiérarchies qui ont été bousculées par Mai 68. Cela pourrait remettre en cause le besoin des gens de réfléchir sur leur place dans la société, d’acquérir un esprit critique, et non pas adopter une vision normative de la société qui est de plus en plus basée sur la recherche de la rentabilité et du profit. »

Julien Moschetti

Article publié dans le Journal de Saint-Denis (JSD) le 11 mai 2018.

Leave a Comment