GBL et chemsex, deux tendances à haut risque

En juillet dernier, les autorités sanitaires tiraient la sonnette d’alarme face à l’augmentation croissante des intoxications liées à la consommation de GBL (gamma-butyrolactone). Le cousin légal du GHB n’est plus l’apanage de la communauté homosexuelle masculine. Le GBL séduit désormais différents types de populations (étudiants, clubbers…), principalement en raison de son faible coût et de sa facilité d’accès. La consommation croissante de ce produit est également intimement liée à l’avènement des soirées chemsex (pratiques de consommation de substances psychoactives dans le cadre de relations sexuelles) depuis la fin des années 2000.

Retour sur ces deux tendances avec le Dr Laurent Karila, psychiatre addictologue à l’hôpital Paul-Brousse (94).

Milieu festif et soirées gay friendly

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe en mars dernier. Deux amis âgés de 24 et 29 ans se sont retrouvés dans le coma après avoir consommé à leur insu du GBL dans un club parisien. Deux semaines plus tard, l’un d’entre eux décédait d’une overdose. Des accidents similaires s’étaient produit les mois précédents dans d’autres boites de nuit de la capitale … Ces faits tragiques témoignent d’un regain d’intérêt pour le GBL dans le milieu de la nuit. « Depuis 2015, le produit semble connaître un nouveau cycle de diffusion vers l’espace festif commercial notamment lors des soirées gay friendly, où il est consommé par une population mixte, jeune et hétérosexuelle », confirme une note récente de l’OFDT.

L’attrait du GBL, un nettoyant pour jantes de voiture

Le GBL est un solvant industriel précurseur du GHB. Une fois ingéré, il est métabolisé en GHB par l’organisme. Ses effets sont similaires au GHB : ils se manifestent rapidement (10 à 15 min) mais durent plus longtemps (entre 1h30 et 2h). Mais le GBL est nettement plus accessible que le GHL « puisqu’il ne fait l’objet d’aucun classement juridique du fait d’une utilisation courante dans l’industrie », rappelle l’OFDT. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les accidents liés à la consommation de GBL se multiplient aujourd’hui, souligne le Dr Karila. « C’est une drogue très accessible que l’on retrouve dans les nettoyants pour jantes de voitures ou les produits pour nettoyer le parquet. On l’achète facilement sur internet, sous la forme de barils en quantités limitées. »

Sur le plan pharmacologique, « le GBL a des propriétés qui se rapprochent de l’alcool et des benzodiazépines, précise le Dr Karila. Cette drogue est plutôt utilisée pour ses effets désinhibants et euphorisants, mais aussi pour ses effets aphrodisiaques afin de doper ses performances sexuelles. » Mais il suffit parfois d’un léger surdosage (un millilitre de trop parfois) pour faire basculer les usagers dans le coma. C’est pourquoi la plupart des consommateurs de GBL utilisent une pipette graduée pour éviter les overdoses. La consommation de GBL à fortes doses peut en effet provoquer une dépression respiratoire et une perte de conscience surnommée G-hole par les habitués. Un G-hole parfois synonyme de coma profond qui peut aller jusqu’au décès.

Solvant industriel contenant du GBL.

« Ceux qui connaissent bien le produit le consomment en petites quantités, environ toutes les heures, confirme le Dr Karila. Mais quand ils sont dépassés pas leur consommation, ils peuvent perdre conscience et se retrouver aux urgences et en réanimation ». Plus préoccupant encore : les risques de malaise, de dépression respiratoire et de perte de conscience augmentent en cas d’association avec l’alcool ou d’autres substances psychoactives (médicaments ou drogues). « La prise de GBL est totalement incompatible avec la consommation d’alcool (y compris à des doses modérées), majorant fortement les risques de coma », rappelle la Mission interministérielle de lutte contre les drogue et les conduites addictives (MILDECA).

Marathon sexuel et chemsex

Le Dr Karila précise également que le GBL fait partie des produits les plus couramment associés au chemsex, avec la cocaïne, la MDMA, les cathinones de synthèse (4-MEC, 3-MMC, 4P…), voire la kétamine et la méthamphétamine. Ces cocktails de drogues sont consommés pour démultiplier les plaisirs sexuels : « L’idée du chemsex, c’est d’être performant sur le plan sexuel, de ressentir des effets aphrodisiaques et de pouvoir faire des marathons sexuels ».

Quels sont les risques associés à la pratique du chemsex ? « Ce sont à la fois les accidents induits par les substances (accidents cardiaques, neurologiques, psychiatriques…), mais aussi par le sexe (rapports non protégés, rapports multiples, mesures d’hygiène douteuse…). Les produits désinhibent, donc beaucoup pratiquent le sexe sans se protéger », constate le Dr Karila. Autre risque non négligeable : l’addiction au chemsex : « Le problème, c’est que les personnes s’habituent à ce genre de pratique. Ils prennent une telle dose de plaisir en prenant plusieurs drogues pour faire des marathons sexuels qu’ils n’arrivent plus à faire l’amour sans produits ».

Risques démultipliés

La consommation de cocktails de drogues augmente également les risques. « Quand on fait des cocktails, on s’expose à des risques potentialisés, précise le Dr Karila. Les risques associés à chaque drogue sont démultipliés par les autres drogues. » C’est la raison pour laquelle des mesures de réduction des risques doivent être prises pour accompagner les personnes les plus dépendantes. « Malgré les aides médicamenteuses ou les thérapies, certains n’arrivent pas à diminuer leur consommation ou arrêter tous les produits en même temps. Ils auront donc besoin de conseils comme « sniffer au lieu de s’injecter » ou « faites attention a dosage » ».

Droits réservés.

Le Dr Karila a également observé sur le terrain que la pratique du chemsex ne se cantonnait pas aux populations homosexuelles.  « La communauté gay, c’est la face émergée de l’iceberg. Beaucoup d’homosexuels pratiquent le chemsex, mais je reçois aussi en consultation de plus en plus d’hétérosexuels « sex addicts » qui pratiquent le chemsex. » Quant au profil des adeptes du chemsex, il diffère également des usagers de drogues traditionnels. « Les personnes qui viennent consulter pour des problèmes de chemsex ne sont pas forcément des personnes dépendantes qui n’arrivent pas à sortir de leur addiction. Ils consomment par phases. Au départ, ils font des « plans » chemsex deux à trois fois par mois, puis finissent par répéter cette pratique une à quatre fois par semaine. Difficile donc de les repérer comme les dépendants classiques. »

Addiction au sexe ?

Selon le Dr Karila, la difficulté du diagnostic provient du fait qu’il existe différents modes d’entrée dans le chemsex : la consommation excessive de drogues, l’addiction au sexe, voire les deux. C’est pourquoi il est primordial de déterminer si le patient souffre d’une addiction au sexe. Pour ce faire, Laurent Karila a recours à l’outil suivant : le questionnaire PEACCE. « C’est un questionnaire en 6 questions que j’ai adapté en langue française pour avoir un premier « débrouillage » des problèmes, il peut être utilisé par tous les médecins. En fonction des réponses, on peut orienter les patients vers des consultations spécialisées. »

L’addictologue a également recours à d’autres diagnostics pour résoudre les problèmes d’addiction au chemsex : diagnostics d’addiction, diagnostics de problèmes psychiatriques concomitants, diagnostics de maladies somatiques concomitants… Avant de traiter séparément chacun des problèmes. A titre d’exemple, « on s’oriente plutôt vers une abstinence du produit quand il s’agit d’un problème d’addiction aux drogues. Quand il s’agit d’une addiction au sexe, on ne prône pas d’abstinence sexuelle, mais on aide le patient à retrouver du plaisir avec le sexe différemment. »

Julien Moschetti

Publié sur le site d’information médical Medscape le 3 septembre 2018.

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