Jean-François Corty : médecin au secours des migrants

Directeur des opérations internationales de Médecins du Monde (MDM), le Dr Jean-François Corty est engagé depuis vingt ans dans l’action humanitaire et médico-sociale. Portrait d’une personnalité réservée, celui qui a, jusqu’à présent, préféré œuvrer – efficacement – dans l’ombre sur le terrain de la médecine humanitaire. S’il s’expose – un peu plus – aujourd’hui, c’est pour servir une cause qui lui tient à cœur : les questions migratoires et de lutte contre les inégalités qu’il défend dans un ouvrage : La France qui accueille (voir encadré en fin d’article).

A l’âge de 14/15 ans, les grandes lignes du destin du Dr Jean-François Corty étaient déjà tracées. L’adolescent, aujourd’hui Directeur des opérations internationales de Médecins du Monde (MDM), savait déjà qu’il s’orienterait vers la médecine humanitaire.

Son « appétence pour les questions médicales » était déjà prononcée, probablement « parce que j’avais un père dentiste ». Le métier de sa mère (professeure de biologie) n’est sans doute pas non plus étranger à cette vocation précoce. Il y avait également, très tôt, le désir « d’exercer une activité pour se mettre en lien avec les gens mais aussi voyager, découvrir le monde ». Sans oublier les prémices « d’une forme d’engagement, d’une conscience politique qui a évolué au fur et à mesure des années ».

Allier pratique professionnelle et engagement

Né à Agadir au Maroc en 1971, Jean-François Corty s’installe à Toulouse avec ses deux parents à l’âge de huit ans. C’est dans la ville rose qu’il découvre les campagnes de sensibilisation de Médecins sans frontières (MSF) à l’adolescence, jusqu’au jour où il tombe sur une interview de Rony Brauman, l’illustre médecin spécialisé en pathologie tropicale, président de MSF France de 1982 à 1994. « Je me suis dit : « c’est avec des gens comme ça que je veux travailler ! », persuadé qu’il pourrait ainsi « allier action concrète de terrain via la pratique médicale et, dans le même temps, dénoncer des injustices, que cela soit sur la question des droits fondamentaux ou de la lutte contre les inégalités », se souvient l’homme discret de 47 ans.

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Trente ans plus tard, les rêves à deux têtes de Jean-François Corty sont devenus réalité. « J’ai la chance de faire un métier qui cumule pratique professionnelle et engagement », confirme d’une voix douce celui qui démarra sa carrière dans la médecine humanitaire en 1998, en tant que bénévole au centre d’accueil, de soins et d’orientation (CASO) à MDM Toulouse. Avant de sillonner le monde (Érythrée, Liberia, Afghanistan, Niger, Iran…) avec MSF comme médecin de terrain puis chef de mission, comme en témoignent les masques africains qui décorent son bureau.

Liberté de ton et d’action

De retour en France, il devient tour à tour directeur des opérations France de MDM, puis directeur des opérations internationales de l’ONG depuis deux ans et demi. Son engagement politique a toujours rimé avec action humanitaire pour « faire de la politique autrement en tant qu’acteur de la société civile », loin des « contraintes » des partis politiques. Le médecin se dit attiré par « la liberté de ton et d’action qu’offrent les ONG », mais aussi par leur « ancrage terrain ». Le « terrain », un mot qui revient souvent dans la bouche de celui qui a érigé en philosophie la primauté de l’action sur la réflexion théorique.

S’il reconnait « que l’on part toujours d’une réflexion théorique ou idéologique pour l’appliquer au réel », c’est avant tout « l’inscription dans l’action concrète » qui prime à ses yeux, « le contact du réel qui nourrit la réflexion sur ce qui semble nécessaire de faire évoluer », et ainsi « remettre en question les évidences qui ne sont pas évidentes. » Cette proximité avec le terrain offre un avantage de taille selon lui : « être moins pris au piège d’approches idéologiques qui peuvent parfois vous mettre en décalage ».

De la nécessité de se décentrer

Conscient que ce n’est pas parce qu’une idéologie est pétrie de bonnes intentions et empreinte de valeurs de solidarité ou de fraternité qu’elle fonctionnera sur le terrain, Jean-François Corty s’évertue à « entretenir une pensée critique positive sur l’action humanitaire qui peut parfois être une forme de néocolonialisme déguisée, parce qu’on est vecteur de représentations et de normes occidentales qui ne correspondent pas forcément aux réalités du terrain. »

Si Jean-François Corty est aussi nuancé vis à vis de l’action humanitaire, c’est tout d’abord parce qu’il a été le témoin privilégié de « ses paradoxes et de ses effets négatifs » dans le cadre de ses missions. Mais c’est aussi parce qu’il a complété ses études de médecine par une maîtrise de sciences politiques à Toulouse et un DEA d’anthropologie politique à la Sorbonne, deux formations qui lui offrent une autre grille de lecture sur l’environnement et le réel. C’est ainsi qu’il a par exemple appris « la nécessité de se décentrer quand on arrive sur le terrain, car il est possible que les gens que l’on va assister n’aient pas les mêmes priorités que nous. Il faut pouvoir se questionner sur les objectifs et le sens des actions », poursuit l’intarissable passionné.

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Il ne suffit pas de « vouloir aider les gens et d’avoir du cœur » pour mener à bien une mission humanitaire. Il faut aussi surtout être capable d’entendre les besoins des personnes à qui l’on vient en aide, c’est-à-dire « comprendre l’environnement dans lequel on intervient pour prendre en compte les intérêts de chacun et adapter les opérations au contexte dans lequel on intervient ».

C’est ainsi par exemple que le cadre de MDM a appris la médecine tropicale au contact des infirmiers érythréens. Mais aussi, qu’il a compris que « les pratiques médicales peuvent être portées par des acteurs qui ne sont pas forcément des médecins ». Lui qui a vu de ses propres yeux des médecins décéder en raison d’une épidémie de sida au Malawi, si bien que « l’on soignait un grand nombre de personnes en formant des infirmiers à délivrer des antiviraux. »

Retour en France

Aujourd’hui salarié à 100 % de MDM, Jean-François Corty n’exerce plus depuis environ 5 ans : « Je n’avais plus le niveau, je ne faisais pas suffisamment d’exercice clinique, donc j’ai préféré arrêter pour moi et pour les patients ». Il se consacre désormais à l’organisation et au suivi de projets à vocation humanitaire et sanitaire et sociale au sein de MDM : « Ce qui me plaît, c’est d’être au contact des réalités, de bien connaître les difficultés des soignants et des malades pour pouvoir faire des rapports objectifs et des plaidoyers, dénoncer des insuffisances et faire des recommandations pour participer à la mise en place des politiques publiques ».

Depuis son retour en France en 2009 en tant que directeur des opérations en France, le médecin a observé « une dégradation rapide des conditions de vie des plus précaires et un creusement des inégalités en matière d’accès aux soins en France. » Si le médecin est convaincu de la qualité du système de santé et du plateau technique français, il tire la sonnette d’alarme sur les difficultés croissantes d’accès au système de soins pour les plus précaires. « Environ 30 % de Français ne se soignent pas ou retardent leurs soins, en grande partie pour des raisons financières. Le reste à charge devient de plus en plus important dans un contexte de privatisation et de marchandisation accélérée du secteur de la santé », regrette t-il.

L’homme a également observé une situation similaire sur le plan international : « l’accroissement des inégalités dans le monde et le non respect du droit humanitaire international. » En particulier dans les pays où des conflits intenses durent depuis trop longtemps : Syrie, Yémen, Irak, République centrafricaine, République démocratique du Congo… Des pays où « les civils et les soignants paient un lourd tribut, en Libye, en Irak ou au Yémen ».

Insuffisance de solidarité en matière d’immigration

Cet accroissement des inégalités sur la question migratoire, Jean-François Corty en a fait un livre : La France qui accueille . « La stratégie de l’État français consiste à assumer d’en faire le moins possible en matière d’accueil, alors qu’on pourrait en faire davantage en utilisant toutes les stratégies possibles », fustige Jean-François Corty qui évoque « la violence utilisée pour dissuader les personnes de rester sur le territoire » : destructions d’abris sans proposer de solutions de relogement, gazage des tentes et des sacs de couchage, criminalisation des aidants avec l’émergence du concept de délit de solidarité…

Ses yeux bleu se font plus vifs, sa voix se fait plus véhémente quand il aborde ce qui est, selon lui, en train de se jouer sur la question migratoire : « L’insuffisance de solidarité en matière d’immigration fait écho à l’insuffisance de solidarité dans les politiques publiques en matière de lutte contre la pauvreté et les inégalités en France. Une idéologie ultralibérale, qui consiste à maltraiter les migrants et les personnes les plus précaires, s’affirme de manière décomplexée en France et dans les riches pays européens. »

D’après le médecin, « on instrumentalise aujourd’hui la question migratoire pour masquer les insuffisances en matière de lutte contre la pauvreté pour tous. On essaye de nous faire croire que ce sont les migrants qui accentuent la crise économique alors que l’on sait très bien qu’il n’y a pas d’effet mécanique ». Preuve en est, la mise en place de l’Etat providence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale « alors que l’Etat était exsangue », ce qui signifie qu’il y avait à l’époque une volonté politique de réduire les inégalités en matière d’accès aux soins. Or, conclut Jean-François Corty, « construire notre bonheur collectif consiste aussi à réduire le nombre de personnes qui souffrent de la pauvreté autour de nous. »

Julien Moschetti

Publié sur le site d’information médical Medscape le 25 juillet 2018.

En savoir plus :

« Accueillir, c’est honorer le troisième pilier de la devise républicaine : la fraternité », clament haut et fort Jean-François Corty et le journaliste Dominique Chivot dans « La France qui accueille ». L’ouvrage propose un panorama non exhaustif des expériences d’accueil de réfugiés et de migrants dans l’Hexagone. Un coup de projecteur sur une autre France, ouverte, hospitalière et solidaire, qui voit en l’accueil un synonyme de cohésion sociale, mais aussi de plus-value économique et humaine. A l’image de Malik Diallo, un habitant de Sarcelles de 26 ans qui a lancé la page Le Grand Défi sur Facebook pour propager une chaîne de solidarité envers les sans-abris sur les réseaux sociaux. Mais aussi de l’association Roya citoyenne de Cédric Herrou ou du réseau d’accueil SINGA qui connecte citoyens français et personnes réfugiées pour des cohabitations temporaires.

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