Ghada Hatem-Gantzer, une wonder woman au service des femmes

S« Soyez réalistes, demandez l’impossible. » Ce slogan de Mai 68 s’applique à la lettre à la personnalité et à la trajectoire du Dr Ghada Hatem-Gantzer. Fervente défenseuse de la cause des femmes, cette gynécologue-obstétricienne de 59 ans a tiré de ces origines libanaises, une pugnacité et une philosophie du possible qui ne l’a jamais quittée. Retour avec elle sur ce magnifique parcours de vie, depuis son passage par l’obstétrique d’avant-garde à la maternité des Bluets jusqu’à la création de la désormais célèbre Maison des femmes (MdF) à Saint-Denis (93). Rattachée au centre hospitalier Delafontaine de Saint-Denis, cette structure accueille depuis juillet 2016 les femmes vulnérables ou victimes de violence au sens large : IVG, excisions, agressions sexuelles, viols, incestes, violences conjugales… Un lieu à part, d’écoute et de soutien, qui ne demande qu’à s’agrandir et commence à faire des émules.
© Marlene Awaad / IP3

Pour Ghada Hatem-Gantzer, tout est parti d’un profond sentiment d’injustice à l’adolescence. De la prise de conscience que les hommes et les femmes n’étaient pas libres et égaux en droits. En particulier au Liban où Ghada Hatem-Gantzer a passé son enfance, entourée de ses trois frères. « Les garçons pouvaient sortir le soir, personne ne leur disait de rentrer tôt, contrairement aux filles. Mon dieu, imaginez qu’elles couchent, qu’elles ne rentrent pas vierges ! L’honneur de la famille serait définitivement entaché ! ». Née en 1959 au Liban d’un père ingénieur et d’une mère au foyer, issue de la bourgeoisie chrétienne maronite, la fondatrice de la MdF avait pourtant « des parents relativement progressistes ». Mais, comme toutes les libanaises de sa génération, elle était confrontée à « des contraintes communautaires fortes ».

A titre d’exemple, « les gens vivent les uns sur les autres en Orient. Quand vous vous baladez à 22h au bras d’un garçon, tout le quartier le sait très vite. » Pour remédier au poids des traditions et au qu’en dira-ton, la jeune adolescente prend une décision radicale à l’âge de 14 ans : « Il n’y avait aucun argument plausible pour justifier une différence de droits entre les filles et les garçons. J’ai donc décidé une fois pour toutes que le regard des autres ne m’atteindrait pas, et mes parents ont compris que c’était important pour moi. J’ai décidé que j’étais un garçon comme les autres, que je serais soumis aux mêmes règles qu’eux. »

Gynécologue : l’amie des femmes 

C’est ainsi que la gynécologue-obstétricienne est devenue une féministe qui, tout au long de sa vie professionnelle, n’a jamais cessé de porter secours aux femmes. Son féminisme « n’est pas de l’anti-masculinisme », tient-elle à préciser, le regard franc illuminé par des yeux bleus pétillants de malice. « Mon féminisme, c’est plutôt la question de l’équité, défendre l’idée que la femme est l’égale de l’homme, qu’elle a les mêmes droits et les mêmes devoirs. » Un militantisme chevillé au corps qui n’est sans doute pas étranger à sa vocation. « Quand vous êtes gynécologue, vous êtes forcément l’amie des femmes », confiait-elle récemment à L’Express.

Mais c’est aussi le désir d’échange et de partage qui a guidé son parcours professionnel. Bac en poche, elle quitte à 18 ans son Liban natal pour fuir la guerre civile et poursuivre ses études de médecine à Paris. Avant de connaître la révélation lors d’un stage en maternité à l’hôpital Boucicaut, aujourd’hui fermé. « J’ai découvert un métier de rencontre (gynécologue, ndlr). Quand on prend en charge une femme, on va à la rencontre de son histoire, de sa vision de la vie, de ses craintes… On peut aller assez loin dans la rencontre. Quand on parle du désir d’enfant par exemple, on dérive vers la sexualité et l’intimité de la personne. J’ai toujours apprécié cette prise en charge globale de l’être humain. Un gynécologue, c’est un peu le médecin généraliste de la femme. »

C’est également un métier « très riche et très varié » qui permet d’explorer « la dimension psychologique de la femme ou bien alors une dimension plus chirurgicale, mais aussi la grossesse, l’accouchement, le dépistage du cancer… ». Enfin, c’est un métier qui donne un important sentiment d’utilité sociale : « On se demande tous à quoi nous pourrions servir, si on pourrait être utile à quelque chose, si notre action, si modeste soit-elle, fait avancer le monde… En tant que médecins, la réponse est assurément oui. Vous savez pourquoi vous vous levez le matin car vous savez qu’il y a des gens qui comptent sur vous, des gens à qui vous espérez faire du bien. »

L’obstétrique sociale avant l’heure

De ce point de vue là, la carrière de Guada Hatem est éloquente. En 1991, elle rejoint la maternité des Bluets (Paris 12) dans laquelle Fernand Lamaze, ardent défendeur de l’accouchement sans douleur, a longtemps exercé. « C’est l’un des premiers médecins à avoir dit en France « les gens ont besoin qu’on leur explique ce qui va leur arriver, ce qu’on va leur faire, pour comprendre, mais aussi qu’on les respecte… ». C’était de l’obstétrique sociale avant l’heure, de l’éducation thérapeutique, mais aussi ce concept développé bien plus tard de « patient au cœur de nos préoccupations ». Il a mis tout ça en musique avant tout le monde. »

Fernand Lamaze

Le discours de Fernand Lamaze cadre parfaitement avec la vision de la médecine de la gynécologue : « Toujours partir du besoin du patient, mettre en place des choses pour eux, et non pas pour nous. » Mais c’est aussi la capacité de Fernand Lamaze à inventer la médecine du futur qui a inspiré Ghada Hatem. « Cela a irrigué mon parcours. J’ai fini par créer un centre de prise en charge de l’infertilité aux Bluets, puis un 2eme à Delafontaine ainsi qu’une unité de prise en charge des cancers du sein, en partenariat avec l’Institut Curie. C’était assez innovant, ces partenariats entre des structures privées et publiques. Les gens ont tendance à se dire « on ne peut pas ». Or, si on veut on peut. »

La philosophie du possible 

Une « philosophie du possible » qu’elle attribue à ses origines libanaises : « Ce pays est tellement chaotique que les initiatives individuelles sont indispensables à la survie. Nous ne sommes pas habitués à vivre dans une société hyper sécurisante qui nous prend en charge de A à Z. Pour un Libanais, rien n’est impossible. Nous sommes très entreprenants, nous avons ça dans le sang. Quand on nous dit « ce n’est pas possible », on répond : « T’es sûr ? Attends, je vais le faire ! ». Il n’y a pas de fatalité. Il y a des problèmes, mais on peut les résoudre. Il suffit d’aller voir la bonne personne et d’utiliser le bon levier », conclut la Franco-Libanaise à la sérénité olympienne.

Quelques années plus tard, en 2011, Guada Hatem rejoint l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis en tant que cheffe du service maternité. A peine est-elle arrivée qu’elle crée une unité de réparation des mutilations sexuelles et un centre de prise en charge de l’infertilité. Son audace, sa ténacité, son opiniâtreté forcent l’admiration de ses collègues qui lui offrent une carte postale sur laquelle on peut lire une citation de l’écrivain Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

La Maison des Femmes en point d’orgue

La maison des femmes

C’est cette même énergie et volonté de porter secours aux femmes en situation de violence ou de vulnérabilité qui la pousse à créer à Saint-Denis en 2016 la désormais célèbre Maison des femmes (MdF) en 2016. « Les femmes excisées représentaient 14 à 16 % de mes patientes. Je me suis dit : « excision, IVG, contraception, viol, violences conjugales… toutes ces problématiques appartiennent à la même famille ». Un peu plus de deux ans plus tard, les résultats sont au rendez-vous : dans ce lieu dédié aux femmes victimes de violence, 3000 ont pu être accompagnées en 2017, soit 11 000 consultations en tout. Une réussite qui fait des émules, puisque des représentants de villes (Marseille, Bordeaux, Nantes, Caen, Mulhouse…) et de gouvernements d’Outre-Mer (Tahiti, Haïti…) sont venus rencontrer Ghada Hatem. Ils réfléchiraient aujourd’hui à monter des projets similaires à la MdF.

Dernier défi en date : trouver des financements pérennes pour agrandir la MdF confrontée à une hausse de la fréquentation, mais aussi assurer son fonctionnement en 2019. « Le jour où tout cela sera terminé, j’éprouverai un sentiment d’accomplissement professionnel suffisant, cela sera un poids en moins », confie la gynécologue. Mais aussi le moment opportun pour retrouver une vie privée digne de ce nom : « Je suis très libre de mon temps aujourd’hui car libérée de mes missions de mère, mais c’est dangereux car rien alors ne vous empêche de travailler 20 heures par jour. » La Franco-Libanaise a parfaitement conscience que « rien de tout cela ne serait arrivé si l’équipe et moi ne nous étions pas données à 100 % », mais elle sait aussi que cette vie est « devenue totalement chaotique », qu’elle doit « retrouver un équilibre ». Ses passions en dehors du travail – piano, lecture, natation – ont été trop longtemps laissées en jachère. La faute à son perfectionnisme ? « Je ne néglige aucune piste quand il s’agit de rencontrer telle ou telle personne à propos de la MdF. Mais on ne peut pas faire ça toute ça vie, car cela finit par ressembler à de la démence ». Et si l’impossible pour Ghada Hatem était justement d’arrêter de demander l’impossible ?

Julien Moschetti

Publié dans Medscape le 29 octobre 2018

Dr Denis Mukwege, un gynécologue nobélisé 

Autre figure de la gynécologie qui a dévoué sa vie à la cause des femmes, le Dr Denis Mukwege vient d’être récompensé par un Nobel de la paix, le 5 octobre dernier. Depuis une vingtaine d’années, l’homme soigne les femmes victimes de violences sexuelles dans sa clinique de Panzi, en République démocratique du Congo. Ce centre spécialisé dans l’accueil des victimes de viols ne se contente pas de réparer et soigner les femmes. Le Dr Mukwege a adopté ce qu’il appelle une démarche « holistique » : chirurgie, soutien psychologique, conseils juridiques pour porter plainte, formation professionnelle pour devenir autonomes … Comme à la Maison des femmes de Ghada Hatem, dans le centre créé par le gynécologue congolais, les patientes reprennent confiance, force et allant.

Crédit photo : Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Leave a Comment