Covid-19 : le Collectif inter-urgences porte plainte sur la gestion de la crise

Le Collectif inter-urgences (CIU) organisait le 2 juillet une conférence de presse car il a décidé de se constituer partie civile, en déposant une plainte contre X devant le doyen des juges d’instruction sur la gestion de la crise du Covid-19 et les mises en danger relatives à celle-ci. Le collectif avait déjà déposé plainte en mars dernier pour, entre autres, homicides involontaires et mise en danger de la vie d’autrui. Dans un communiqué, le CIU précise que les personnels de santé se sont retrouvés durant la crise sanitaire à exercer « dans des conditions dangereuses, parfois au péril de leur vie afin de toujours assurer leurs missions ». « De nombreux éléments semblent pointer de réelles carences et défaillances à l’origine de ces atteintes », poursuit le communiqué qui conclut : « Pour pouvoir comprendre, vivre et se reconstruire, nous avons besoin de faire toute la lumière et en toute indépendance sur cette sombre partie de nos vies professionnelles et personnelles ». Nous avons interrogé Yasmina Kettal, membre du CIU et infirmière à l’hôpital Delafontaine (Saint-Denis), pour en savoir plus sur le sujet.

 

What’s up Doc. Pourquoi avoir déposé une nouvelle plainte avec constitution de partie civile ?

Yasmina Kettal. Nous avions déposé une première plainte le 23 mars dernier autour de quatre motifs : abstention volontaire de prendre les mesures visant à combattre un sinistre ; homicides involontaires ; violences volontaires et mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Mais cette plainte était demeurée sans réponse. Comme nous n’avions pas obtenu la désignation d’un juge d’instruction depuis le dépôt de la plainte il y a plus de trois mois, nous avons donc, comme nous l’autorise à présent la loi, déposé une nouvelle plainte avec constitution de partie civile devant le doyen des juges d’instruction du tribunal de Paris. L’idée, c’est que cela ne soit pas le parquet qui se saisisse de l’affaire, mais un juge d’instruction indépendant, qui dispose de moyens d’action et de coercition bien plus importants. Il pourra véritablement mener une enquête de fond, en faisant éventuellement des perquisitions et des mises en examen. C’est lui qui déterminera les responsabilités et la suite à donner. Donc, on a hâte qu’il commence à travailler là-dessus, notamment pour que nous, professionnels de santé, puissions passer à autre chose.

WUD. Pouvez-vous nous en dire plus sur les motifs de cette plainte ?

Y. K. Les soignants ont dû faire face à une crise sanitaire exceptionnelle dans des conditions dégradées, qu’il s’agisse de la dégradation qui était liée à l’hôpital et de l’état de l’hôpital quand la crise sanitaire en a percuté une autre. Ce matin, lors de la conférence de presse, nous avons évoqué les manques et des manquements évidents en matériel de protection. Ils étaient soit inexistants, soit distribués au compte-goutte, ce qui a favorisé les contaminations.

Nous avons travaillé dans un climat d’insécurité et de peur

De plus, les protocoles ont évolué durant la crise. Au début, les masques FFP2 devaient être portés dès l’entrée dans la chambre. Ensuite, cela a été uniquement durant les actes invasifs. Puis, finalement les actes invasifs ont été réservés aux incubations et aux aspirations.Tout ce contexte a créé énormément d’insécurité dans les prises en charge, mais aussi des pertes de temps car la recherche de matériel a pollué toutes les prises en charge que l’on a pu avoir pendant cette période. Les directions se sont aussi beaucoup attelées à essayer de trouver du matériel, ce qui a également fait perdre beaucoup de temps. Nous avons donc travaillé dans un climat d’insécurité, de peur, d’incompréhension, de colère… Tout cela n’a pas été sans conséquences car il y a eu des contaminations de soignants qui ont entrainé des décès dans certains cas. Nous voulons désormais savoir si on aurait pu les éviter ou pas.

WUD. Quelles ont été les défaillances du gouvernement dans la gestion de la crise selon vous ?

Y. K. Pour le CIU, l’État a failli dans son rôle de logisticien dans une situation exceptionnelle. Les soignants étaient en première ligne auprès des malades, et c’est le rôle de nos tutelles de pouvoir nous assurer a minima le matériel nécessaire pour que l’on puisse prendre en charge nos patients. Nous nous sommes retrouvés face à un virus inconnu qui nous a beaucoup surpris, mais le gouvernement n’a pas adopté ce qui était une évidence pour beaucoup de gens : le principe de précaution maximum, notamment pour protéger les soignants. Cela a plus ressemblé à une gestion de la pénurie qu’à une véritable gestion scientifique de la crise. Tout cela a créé beaucoup de défiance. Et le peu de confiance que l’on avait encore envers nos tutelles et nos institutions s’est encore dégradée.

 Il y a eu des attitudes assez irresponsables pendant la crise

Des personnes en situation de responsabilité ont eu des attitudes assez irresponsables pendant la crise, avec des discours pas clairs, plus politiques que sanitaires, alors que des alertes avaient été données, notamment sur le plan international. Résultat, il y a eu un problème de non-gestion, avec des commandes tardives, des stocks stratégiques qui n’existaient plus, qui n’avaient pas été renouvelés. Enfin, il y a eu aussi probablement des décisions antérieures à la crise qui sont à creuser, notamment sur la question des stocks stratégiques.

WUD. Pourquoi déposez-vous une plainte contre X ?

Y. K. Nous ne sommes pas à la recherche de personnes à abattre. C’est une plainte contre X, car on ne préjuge pas des responsabilités des uns et des autres. En revanche, les soignants sont tenus responsables pénalement de leurs agissements devant la loi quand ils travaillent. Donc on estime que c’est tout à fait normal que des personnalités en responsabilité qui ont pris des décisions durant la crise le soient aussi, même si on ne vise personne en particulier. L’idée, c’est de comprendre ce qui s’est passé, d’avoir une manifestation de la vérité.

Nous n’étions pas dans une hallucination collective à l’hôpital

Quand on regarde les personnes auditionnées par la commission d’enquête sur le Covid19, notamment celle de Mme Buzyn, quand on entend Emmanuel Macron nous dire à la sortie de la crise du Covid qu’il n’y avait pas de pénurie de matériel, c’est assez inquiétant. Nous n’étions pas dans une hallucination collective à l’hôpital. Nous avons bien vécu ce qu’on a vécu. À un moment donné, il va falloir que les politiques reconnaissent leurs responsabilités pour pouvoir anticiper les choses en cas de nouvelles épidémie. Si on n’est pas capable de regarder les choses en face maintenant, comment est-ce qu’on prépare la suite ? Comment fera t-on mieux à l’avenir ?

WUD. Vous semblez sous-entendre que le travail de la commission d’enquête ne permettra pas d’aller jusqu’au bout de la vérité…

Y. K. Ça, c’est certain. Et on l’a bien vu avec l’attitude de Mme Buzyn lors de son l’audition. Elle ne répond pas toujours quand on lui pose des questions. Il y a des questions assez simples qui sont donc restées sans réponse. Donc, comme il n’y a pas de réels moyens de coercition de la part de cette commission d’enquête, comment faire pour que la manifestation de la vérité apparaisse ? Voilà pourquoi nous avons déposé une nouvelle plainte.

Il y a un trauma individuel et collectif à digérer

WUD. Vous disiez tout à l’heure que les professionnels de santé, attendaient avec impatience que le juge d’instruction se saisisse de l’affaire pour pouvoir passer à autre chose…

Y. K. Oui, cela a été un événement assez traumatisant dans nos carrières. Il y a quelque chose qui a été assez frappant et blessant pour les soignants. C’est de sentir que l’on n’avait pas beaucoup de valeur, que l’on pouvait se permettre de ne pas nous protéger. Ce n’est pas parce que nous sommes très attachés à notre métier que l’on peut jouer là-dessus. En se disant par exemple que les soignants seront tout le temps au rendez-vous, qu’on peut les envoyer sans masques, sans sur-blouses, sans rien… et qu’ils iront quand même faire le boulot. Cette crise est allée trop loin. Il y a un trauma individuel et collectif à digérer. Cela a beaucoup perturbé les soignants de voir que l’on pouvait défaillir à ce point-là. C’est pour ça que cette plainte est importante, car cela nous permettra de comprendre ce qu’il s’est vraiment passé. Cela nous aidera aussi à prendre conscience que ce que nous avons vécu était bel et bien réel. Nous avons déposé plainte pour que ce qu’on a vécu soit reconnu. Car, visiblement, les politiques ne sont pas prêts à le faire. Donc, oui, c’est en quelque sorte un travail de reconstruction après un trauma.

Propos recueillis par Julien Moschetti, le 3 juillet 2020.

 

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