Les discriminations ethno-raciales ont-elles un impact sur l’exposition au virus ?

Le département de la Seine-Saint-Denis a connu des taux particulièrement élevés de surmortalité liée à la Covid-19 par rapport au reste de l’Hexagone. Selon une étude récente de l’Ined, la pauvreté est un facteur évident, mais les discriminations ethno-raciales semblent également avoir un impact sur l’exposition au virus.

 

La surmortalité due à la Covid-19 en Seine-Saint-Denis a fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois. On ne compte plus le nombre d’articles et d’analyses qui ont tenté d’expliquer le phénomène. C’est désormais au tour de l’Institut national d’études démographiques (Ined) d’apporter sa pierre à l’édifice, dans une étude publiée le 25 juin.

Celui-ci commence par rappeler que les statistiques ethniques aux États-Unis et en Grande-Bretagne montrent sans ambiguïté une surreprésentation de certaines minorités ethno-raciales parmi les victimes. Ce qui faisait dire à l’épidémiologiste américaine Grace A. Noppert , que le nombre élevé de décès au sein de la communauté noire aux États-Unis « est en grande partie dû à des siècles de ségrégation et de discrimination qui ont relégué une proportion très élevée de Noirs dans des quartiers pauvres et surpeuplés où l’accès aux services de santé est largement insuffisant ». Les Afro-Américains seraient particulièrement vulnérables face à l’épidémie du coronavirus « car ils ont plus de probabilité d’occuper des emplois mal payés, qui ne peuvent pas être effectués en télétravail et n’offrent ni assurance maladie ni indemnités en cas d’absence pour maladie ».

Mais qu’en est-il en France ? En l’absence de statistiques ethniques dans le pays, l’Ined a décidé de s’appuyer sur les chiffres disponibles afin d’expliquer cette situation. Pour en conclure que « si la pauvreté est un facteur évident, les discriminations ethno-raciales semblent également avoir un impact sur l’exposition au virus ».

Pour arriver à cette conclusion, l’institut rappelle les chiffres de l’Insee (à partir des décès enregistrés à l’état civil) : la Seine-Saint-Denis enregistre le plus fort taux de surmortalité en Île-de-France (130 % environ, contre 74 % à Paris et 122 % dans les Hauts-de-Seine), sur la période du 1er mars au 19 avril. Ces taux de surmortalité prennent en compte le lieu du décès et non le lieu de résidence des personnes décédées. En prenant en compte les taux de mortalité en fonction du lieu de résidence, ils passent à 134 %, contre 114 % pour les Hauts-de-Seine, et 99 % pour Paris.

Des conditions de vie plus précaires

Pour l’Ined, des conditions de vie plus précaires peuvent favoriser la transmission du virus. La forte exposition au coronavirus de la population de Seine-Saint-Denis tiendrait à plusieurs facteurs. Tout d’abord, c’est le troisième département le plus densément peuplé, derrière Paris et les Hauts-de-Seine (1). Autre facteur de transmission : les conditions de logement dans le département où les taux de sur-occupation les plus élevés d’Île-de-France (20,6 % des logements contre 12,7 % de moyenne régionale). Sans oublier « les formes de cohabitation multigénérationnelles plus fréquentes que la moyenne, ce qui favorise la transmission du virus aux membres âgés de la famille ».

Autre facteur important selon l’institut : l’immigration. Le 93 est le département qui accueille le plus grand nombre de foyers de travailleurs migrants (FTM) de France (35 sites). Par ailleurs, la Seine-Saint-Denis est le premier département de France en termes d’immigration (hors Mayotte) (2). Or, « à âge identique, l’état de santé déclaré des immigrés est globalement plus mauvais que celui des Français de naissance, ce qui apparaît étroitement lié aux conditions de vie précaires auxquelles ils font plus souvent face, mais aussi aux expériences de discriminations et de racisme, qui sont un facteur explicatif des inégalités de santé », analyse l’Ined qui rappelle que des études ont montré que certains facteurs de comorbidité associés à la Covid-19, comme le diabète par exemple (2011, InVS), étaient étroitement liés aux conditions socio-économiques, mais aussi au pays d’origine.

Des emplois subalternes plus exposés au virus

Enfin, les immigrés sont largement surreprésentés parmi les ouvriers et les employés du département (respectivement 57 % et 39 %, par rapport à une moyenne nationale de 20 % et 27 % en 2016). Ils occupent donc « les professions potentiellement les plus exposées au virus – celles dites de la « première ligne » », conclut l’institut qui rappelle que les immigrés représentent en France 35 % des employés de maison, 25 % des agents de sécurité et 14% des agents d’entretien et des employés des services. D’autre part, « c’est aussi dans ce département que les transports en commun sont le plus utilisés pour se rendre au travail (53 %, contre 43 % en moyenne en Île-de-France), ce qui est également un important facteur de risque face à l’épidémie ».

Des inégalités dans l’accès aux soins

Enfin, l’Ined pointe les inégalités dans l’accès aux soins et la prise en charge par le système de santé. Le département présente la plus faible densité de médecins libéraux (généralistes et spécialistes), tandis que le taux d’équipement hospitalier est le plus faible de la région pour tous les types d’établissements (2 lits en hospitalisation complète pour 1 000 hab., contre 3,3 en Île-de-France et 7,7 à Paris). Les indicateurs de santé de la population sont aussi dégradés par rapport à la moyenne régionale, en particulier pour les facteurs de comorbidité associés à la Covid-19 (diabète, asthme, maladies cardio-vasculaires, affections du système respiratoire et tuberculose). Enfin, « l’offre de soins limitée du département et le moindre recours aux soins des personnes précaires en général et des immigrés en particulier sont très susceptibles de produire une aggravation particulière de la crise sanitaire et de ses effets », conclut l’Ined.

Julien Moschetti

1 : avec 6 802 habitants au km² (plus de 64 fois la densité moyenne en France).
2 : En 2016, la population immigrée représentait 30 % des résidents du département, contre 9 % en France en moyenne. En outre, 28 % des adultes de 18 à 50 ans et 50 % des moins de 18 ans sont des descendants d’immigrés, contre respectivement 18 % et 33 % en Île-de-France.

La police a visé les minorités ethniques durant le confinement
Pendant le confinement, la police a visé les minorités ethniques et les groupes marginalisés de façon disproportionnée (violences, contrôles d’identité discriminatoires, mises en quarantaine forcées et contraventions…) dans toute l’Europe, selon l’enquête Police et pandémie d’Amnesty International.  La police a contrôlé le respect des mesures de confinement de manière disproportionnée dans les régions les plus pauvres, là où la proportion de personnes appartenant à des minorités ethniques est souvent plus élevée. Notamment en Seine-Saint-Denis, « où une partie importante de la population est noire ou d’origine nord-africaine, le nombre de contraventions pour infraction au confinement a été trois fois plus élevé que dans le reste du pays », explique Amnesty International.

Publié sur What’s up Doc le 26 juin 2020.

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